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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/33

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Parmi ses administrés se trouvait momentanément un mauvais garnement de Buenos-Ayres, dont le désordre paraissait être l’élément naturel, et qui avait pris part à tous les troubles politiques des derniers temps. Sa famille, assez influente, l’avait vingt fois tiré des mauvais pas où il se mettait sans cesse et avait fini par l’abandonner. La police, pour n’avoir plus à veiller sur lui, l’avait prié d’aller habiter la Bajada jusqu’à nouvel ordre, en le recommandant particulièrement au gouverneur.

Aguirre s’ennuyait sur un théâtre trop étroit pour ses talens, et ne cherchait que l’occasion de mal faire. Je lui avais parlé deux ou trois fois à Buenos-Ayres, et le hasard ou plutôt l’étroitesse de la Bajada fit que je le rencontrai le soir même de mon arrivée, en me rendant à mon cabaret pour dîner. Du plus loin qu’il m’aperçut, il accourut à moi, et m’étreignant dans ses bras, la tête passée derrière mon épaule, et me frappant à coups redoublés dans le dos :

— Amigo ! enfin voici un chrétien à qui on peut adresser la parole ! quelles nouvelles dans le Grau Pueblo ?

— Mais, lui dis-je hors d’haleine, et rajustant ma cravate, la république vient de gagner une bataille contre les Brésiliens.

— Viva ! les Fidalgos ont été rossés d’importance, n’est-ce pas ? Combien y avait-il d’hommes à la bataille ?

— Quinze cents d’un côté, et deux mille de l’autre.

— Diable ! l’affaire a dû être chaude... et combien de morts ?

— Dix chez les Fidalgos, et trois blessés parmi les troupes de la patrie ; toute la ville était dans les fêtes à mon départ.

— Ah ! cela devait être superbe !

— Magnifique ; mais je ne me rappelle que les inscriptions dont on avait décoré les côtés de l’autel de la patrie. Sur l’un il y avait : « Rentrez dans l’oubli, batailles de Marengo et d’Austerlitz ; un seul jour des fils de la liberté a mis vos noms au néant ; » sur l’autre : « Europe, tu es fière de tes siècles de civilisation, et tu te dis la reine du monde ; mais, ô Amérique, lu l’emportes sur l’Europe autant que les sommets éternels des Andes l’emportent sur les humbles cimes des monts de l’Helvétie. » — Je vous demande la permission d’aller dîner.

— Je ne vous quitte pas ; je dîne avec vous, de confianza, heim, ? Entre amis on ne fait pas tant de façons.