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partie extérieure et visible. C’est en effet celle qui s’adresse au plus grand nombre. Cette partie de la beauté, analysée sévèrement, se réduit au plaisir, à l’émotion, à l’étonnement. Tantôt c’est la richesse des couleurs qui éblouit les yeux et captive la curiosité, sans réussir pourtant à fixer l’attention. La vue se promène avec un empressement enfantin sur l’inépuisable variété du spectacle. Elle s’enivre follement de la lumière capricieuse qui se joue dans les plis de l’étoffe ou les ondulations du paysage. C’est une pompe sans cesse renouvelée, qui se métamorphose et se rajeunit d’heure en heure. A mesure que le soleil monte à l’horizon, la plaine s’élargit et se découvre ; le flot des épis dorés resplendit avec plus de magnificence ; la lisière du bois dessine sur le ciel une silhouette plus vive ; les troupeaux semés dans la vallée se raniment à la chaleur du jour, et le berger s’endort dans une indolence bienheureuse. Le soir vient, et le tableau change encore. La forêt n’est plus qu’une masse noire, qui se découpe au-dessous des bandes pourprées de l’horizon. Avant que la lumière ne s’éteigne entièrement, mille nuances imprévues se détrônent et s’effacent. Que si, portant dans ce plaisir une fastueuse prodigalité, une richesse intelligente, l’homme se résout à visiter de lointains climats, il peut multiplier indéfiniment la diversité du spectacle. Depuis la beauté brumeuse de l’Ecosse jusqu’aux tons crus et tranchés de l’Italie, depuis l’élégance modeste et pudique du paysage français jusqu’aux savanes prodigieuses de l’Amérique méridionale, l’imagination vagabonde a de quoi exciter, de quoi nourrir ses fantaisies. De ce pittoresque pèlerinage le voyageur rapportera bien des joies inconnues, et qui, au retour, nous seront vantées comme des merveilles. Sans sortir de la vérité, sans mentir effrontément, il pourra suspendre à sa bouche la foule attentive et serrée. En déroulant ses souvenirs, il nous mettra de moitié dans ses éblouissemens. Il brûlera nos paupières des rayons ardens sous lesquels il a passé, il nous rafraîchira de l’ombre où il a baigné ses yeux. Mais ce plaisir, si grand qu’il soit, n’est pas la beauté.

Parfois aussi, la beauté de la forme ne s’adresse qu’aux sens les plus grossiers. Ce n’est plus alors l’étendue ou la variété du spectacle qui nous séduit ; c’est une émotion brutale et passagère, un entraînement organique et furieux, qui n’a rien à faire avec l’amour