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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/213

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aujourd’hui, l’ame, le mouvement, la vie. Dans d’autres contrées, en Allemagne par exemple, quand l’étude de l’histoire revient à fleurir au milieu des universités, l’érudition gène les mouvemens des écrivains ; la connaissance qu’ils ont des temps anciens rabaisse à leurs yeux le tableau des temps modernes. Ils aiment à retracer les révolutions d’Athènes, de Rome, et ils y adjoignent par forme de supplément, comme appendice, l’histoire de leur propre pays. L’image des héros dont ils se sont plu à étudier la vie, flotte sans cesse devant eux, et il faut qu’ils adaptent à leur idée favorite tout ce qu’ils rencontrent dans la lente succession des âges. Pour eux, les hommes de l’empire germanique, chevaliers, soldats, législateurs, ne peuvent être quelque chose que par leur assimilation avec les hommes de Thucydide et de Plutarque. Ils feront de Charlemagne un Alexandre, de Frédéric Barberousse un César, et dépouilleront ces bons électeurs de Saxe, de Bavière, de leurs cotte d’armes et de leurs cuissards, pour les revêtir d’une tunique. Ainsi les théologiens avaient commencé par écrire l’histoire en l’interprétant à leur manière ; les philologues la firent ensuite en la surchargeant du fruit de leurs longues et patientes lectures. Il résulta de leurs travaux une appréciation plus sûre des faits, une critique judicieuse des sources où il fallait puiser ; mais leur force se perdit dans les détails, et l’œuvre d’ensemble échoua. Cependant les arts et la poésie faisaient de merveilleux progrès. Les peuples avaient de grands poètes et n’avaient point encore d’historiens. Dante apparaît long-temps avant Machiavel, Shakspeare avant Robertson, Opitz avant Müller, et quoique venu bien tard, Corneille précède encore Bossuet.

C’est que l’histoire n’est pas seulement, comme la poésie, un cri d’inspiration, un élan spontané de l’âme ; il lui faut, pour agir comme nous l’entendons, des conditions nécessaires de temps, de développement intellectuel, de liberté. J’étais un jour allé voir, dans son université d’Iéna, Luden, le célèbre historien allemand, et Luden me disait : « Jeune, je cultivai avec ardeur la poésie ; plus tard, je me livrai sérieusement à l’étude de la philosophie ; et maintenant poésie, philosophie, tout se résume pour moi dans la science de l’histoire. » Ainsi l’histoire est le fruit de la maturité de l’homme, de la maturité des peuples, le plus haut résultat de