Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/208

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


c’était à Vienne qu’il pourrait être utile, et qu’il priait le roi de le laisser aller représenter la France auprès du prince de Metternich.

Le motif que donnait M. de Talleyrand était puisé tout à la fois dans quelques intérêts privés et dans un haut but de diplomatie. Je crois pouvoir dire que le prince tint à peu près la conversation suivante dans une conférence avec Louis-Philippe : « Si les tories restent au pouvoir, je suis déplacé à Londres ; si les ultra-whigs triomphent, le mouvement sera tel que mon influence sera tout-à-fait impuissante pour en comprimer l’énergie : désormais les grandes affaires ne se discuteront plus à Londres ; le traité de la quadruple alliance a tout fini là. Je puis faire quelque bien à Vienne, si le roi croit encore que je doive le servir. » Louis-Philippe conçut des méfiances de ce projet : Vienne est bien près de Prague ; le parti légitimiste prêtait des projets à M. de Talleyrand ; quand on vieillit, les premières émotions de la vie reviennent puissantes pour dominer les faiblesses de l’esprit ; il se fait un retour vers ce qu’on a adoré. M. de Talleyrand a plusieurs de ces faiblesses. Le croirait-on ? pour un homme qui a passé à travers tant de vicissitudes de fortune, qui s’est assoupli sous tant d’opinions et de nécessités, le croirait-on ? ce qui le préoccupe encore, c’est d’être enseveli en terre sainte avec les honneurs mortuaires de l’église ! Qui n’a vu le front impassible de M. de Talleyrand se couvrir de nuages toutes les fois qu’il lisait dans les journaux un refus de sépulture pour un prêtre non réconcilié ? Il veut que la terre lui soit légère ; il craint le scandale des funérailles, et voilà pourquoi il désire mourir à l’étranger ou à Valençay, qu’il accable d’aumônes dans l’intention de mériter quelques prières du bon chapelain du château. Qui sait si, à ces idées de dévotion ne se mêlerait pas aussi quelque autre pensée de restauration, laquelle lui assurerait si profondément les suffrages du clergé de France ? Qui sait si ce rôle ne jetterait pas sur sa tombe une couronne de fidélité à ses sermens ?

Aussi Louis-Philippe a-t-il refusé toutes les offres de M. de Talleyrand pour le voyage de Vienne, et depuis ce moment, une froideur marquée s’est manifestée entre le roi et lui ; nous en savons tous les détails, jour par jour, à Londres, car M. de Talleyrand est un de ces hommes qui communique à ses amis les secrets qu’il veut que tout le monde sache. Il parait donc que l’ambassadeur, un peu piqué, aurait déclaré au roi que, puisque sa vie politique était finie, il était essentiel d’expliquer une conduite que le public pourrait mal interpréter. Le roi aurait répondu que ceci sortait de l’usage habituel ; les lettres de démission étaient des pièces secrètes entre le souverain et le démissionnaire : à cela, M. de Talleyrand aurait réplique que, par sa position personnelle et les quelques