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après, car le monde eut tout gâté. Le dernier dessein qu’ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise : Cur valle permutent sabinâ divitias operosiores ?

Il est encadré dans ma chambre, au-dessus d’un portrait dont personne ici n’a vu l’original. Pendant un an, l’être qui m’a légué ce portrait, s’est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre œuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant d’art, de sentiment et d’avenir. L’avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Le Conte !


III.

En vérité, Paul, plus j’y songe, plus je vois qu’il est trop tard pour oser être malheureux. Nous ne pouvons plus prendre la vie au sérieux, du moins la vie qui est devant nous ; car celle qui est derrière, nous y avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée et pénible qui nous a conduits du maillot à la béquille ? Je sais que la route diffère selon les hommes, et qu’il n’y a pas plus deux existences humaines absolument semblables, qu’il n’y a deux feuilles semblables dans une forêt ; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à laquelle s’adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne voyant de lui que le système organique, on peut dire que l’homme est toujours le même ; comme il ne se compose jamais au physique que d’une tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose toujours des mêmes passions, l’orgueil, la colère, la luxure, le désir du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant toujours l’homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle. Ainsi je crois pouvoir résumer l’histoire de tous en résumant la mienne propre.

Au commencement, force, ardeur, ignorance.