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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/184

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mort. Ces momens de clarté funeste nous arrivent, mais nous n’y cédons pas toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes après la neige et la glace, s’opère dans le cœur de l’homme. Et puis, tout ce qu’on appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent à la vie ne sont-ils pas là ? Ne les a-t-on pas inventés pour nous aider à flatter le penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux, comme la propriété, le despotisme et le reste ? Ces lois-là sont bien sages et faites pour durer ; mais on en pourrait faire de plus belles, et Jésus, en souffrant le martyre, a donné un grand exemple de suicide. Quant à moi, je te déclare que si je ne me tue pas, c’est absolument parce que je suis lâche.

Et qui me rend lâche ? Ce n’est pas la crainte de me faire un peu de mal avec un couteau ou un pistolet. C’est l’effroi de ne plus exister, c’est la douleur de quitter ma famille, mes enfans, mes neveux et mes amis ; c’est l’horreur du sépulcre, car, quoique l’ame espère une autre vie, elle est si intimement liée à ce pauvre corps, elle a contracté, en l’habitant, une si douce complaisance pour lui, qu’elle frémit à l’idée de le laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui n’en sauront rien alors, mais tant qu’elle lui est unie, elle le soigne et l’estime, et ne peut se faire une idée nette de ce qu’elle sera, séparée de lui.

Je supporte donc la vie, parce que je l’aime ; et quoique la somme de mes douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique j’aie perdu les biens sans lesquels je m’imaginais la vie impossible, j’aime encore cette triste destinée qui me reste, et je lui découvre, chaque fois que je me réconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me souvenais pas, ou que je niais avec dédain quand j’étais riche de bonheur et glorieux. Oh ! l’homme est si insolent quand sa passion triomphe ! quand il aime ou quand il est aimé, comme il méprise tout ce qui n’est pas l’amour ! comme il fait bon marché de sa vie, comme il est prêt à s’en débarrasser dès que son étoile pâlit un peu ! Et quand il perd ce qu’il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine pour les secours de l’amitié, pour les miséricordes de Dieu ! Mais Dieu, l’a fait aussi faible que fanfaron, et bientôt redevenu tout petit, tout honteux,