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Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1.djvu/158

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vérité. Il est certain qu’un grand nombre de précautions gênantes sont inutiles, puisque des voyageurs partis en même temps du même point leur échappent ou y sont soumis, d’après le chemin qu’ils ont pris pour arriver. Il est certain que ces précautions, imposées avec une sévérité pédantesque, sont éludées assez souvent pour que tout le monde eût la peste, si elles étaient aussi indispensables qu’on le prétend, de sorte qu’on peut dire que, si elles étaient nécessaires, elles seraient superflues.

Mais je ne veux pas me foire une affaire avec tous les lazarets du monde, et je ne m’en prendrai aujourd’hui qu’à ceux d’Italie.

La seule chose qu’on sache sur le choléra, c’est qu’il n’y a aucun moyen d’arrêter sa marche, qu’il franchit non-seulement les cordons sanitaires les plus rigoureux (on l’a vu en Prusse), mais aussi des intervalles considérables. Ainsi, d’un bond, il s’est élancé de Londres à Paris.

Quelque avéré que soit ce fait, quelque impossible qu’il soit d’arrêter au passage ce fléau, depuis que le choléra a mis le pied en Europe, l’Italie est le pays où il est le plus difficile d’aborder. Ses belles côtes sont inhospitalières comme celles de la Tauride : il semble qu’elles s’efforcent de repousser par leurs rigueurs sanitaires les voyageurs que leurs charmes attirent.

Il y a quatre ans, le choléra était à Berlin, et à Naples l’on mourait de peur. Je me rappelle qu’arrivant sur ce même Henri IV qui n’y retournera plus, nous attendîmes, depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures après midi, qu’on eût décidé si l’on nous recevrait ou non ; notre crime était d’avoir à bord un Suisse de Neuchâtel ; comme sujet du roi de Prusse, il avait un passeport prussien. Il fallut beaucoup d’efforts et une demi-journée pour persuader au conseil de santé que Neuchâtel n’était pas à la porte de Berlin.

Rien de plus burlesque que les précautions dont on s’avisait alors pour se garantir de la contagion des lettres ; car chacune d’elles pouvait apporter le choléra sous enveloppe. Il n’est aspersion ou fumigation qu’on n’essayât, bien qu’il n’y ait aucune raison de croire que la terrible maladie ait la moindre peur du vinaigre ou de la fumée. Un jour la préparation purifiante fut si habilement composée, qu’il ne resta de la correspondance du jour qu’une pâte