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pas à se remontrer : le captif était nu jusqu’à la ceinture, et portait les longs cheveux de l’Indien. L’inconnu, arrivé à la distance de cent pas, s’arrête ; il a cru voir un sauvage, la frayeur le saisit, il se prend à fuir à toute bride. En vain l’autre lui crie : Soy cristiano, soy cristiano ; l’homme au poncho rouge s’éloigne au galop, sans répondre, sans comprendre peut-être. C’était quelque chose d’étrange que ces deux gauchos se poursuivant ainsi, tous deux effrayés : l’un se croyant attaqué par un habitant du désert, l’autre se rappelant aussitôt que son étrange aspect doit être un épouvantail pour tous les gens de la frontière.

Mais le cheval de la Pampa eut l’avantage ; le gaucho tremblant se rendit à discrétion, et après être enfin revenu de sa terreur, il avoua qu’il s’était égaré depuis la veille, en poursuivant des autruches. Ainsi, sans cette singulière rencontre, le chasseur allait droit aux Indiens, chercher une mort certaine ; le fugitif, méconnaissable aux yeux des siens, s’exposait à être assailli, traqué au milieu des habitations, comme les chiens sauvages de ces contrées, quand parfois ils s’aventurent dans un village.

Tous les deux se remirent en marche ; les premiers chevaux qui s’offrirent à eux, ils s’en emparèrent sans scrupule, et arrivèrent ainsi à une habitation où on donna au fugitif des vêtemens sous lesquels disparut toute trace de physionomie indienne ; ce furent les insignes de sa liberté, et là les deux gauchos se séparèrent pour ne plus se revoir.

Quand les troupeaux ont épuisé les pâturages des environs, le toldo est levé, la tribu va chercher un nouveau gîte. Mais les lacs, les ruisseaux, les marais, sont assez rares ; les différentes peuplades s’en disputent la possession : et de là de sanglantes querelles. Puis derrière ces Indiens, en avançant vers le sud, il y en a d’autres, plus braves et plus pauvres, puisqu’ils ne pillent que de seconde main, et qui sont eux-mêmes serrés de près par les Patagons, dont la renommée avait fait des êtres presque fabuleux, avant que les navigateurs eussent été à même, en traversant le détroit de Magellan, de reconnaître que ces sauvages ne dépassent guère six pieds anglais, c’est-à-dire la taille à peu près ordinaire des habitans du Kentucky. La différence de stature entre les Patagons et les autres Indiens n’est pas plus grande ni plus remarquable que