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Pourquoi cette colère obstinée ? pourquoi ces prétentions à l’inviolabilité royale ? pourquoi ces hautains défis et ces cantiques assidus sur la divinité du génie ? C’est que la franchise est bien rare. La vérité n’a jamais eu tant de voix pour se faire entendre, et jamais le mensonge n’a parlé plus haut. Si le génie qui sommeille au milieu des flatteries empressées était plus souvent rudoyé par l’évidence et la bonne foi, assurez-vous qu’il s’humaniserait bien vite, et qu’il ne traiterait pas avec un dédain si superbe la discussion qui veut bien l’atteindre.

Mais où est aujourd’hui la critique franche et loyale ? Comptez sur vos doigts ceux qui s’enrouent à crier ce qu’ils pensent ; comptez-les, et dites-nous si jamais la parole a été plus scandaleusement prostituée !

Il y a une critique aujourd’hui fort à la mode, c’est la critique marchande ; elle n’exclut pas le talent, mais elle s’en passe très, bien. Son affaire n’est pas d’étudier long-temps pour avoir un avis, d’user ses nuits dans la réflexion pour discerner le vrai sens d’un livre, et de chercher ensuite, pour sa pensée, la forme la plus nette et la plus pure. Elle a pitié de pareils enfantillages ; ce qu’elle veut, ce n’est pas un avis juste, c’est un avis à vendre ; elle tient boutique sur la place publique ; de la boue pour ceux qui la méprisent, de l’encens pour ceux qui la paient. Les badauds n’en savent rien, et sont bien aises d’avoir une opinion toute faite.

La critique marchande s’éveille de bonne heure. Son temps est mesuré précieusement, chacune de ses minutes a son tarif. Elle court en toute hâte chez le grand homme du jour, elle assiste à son lever, elle écoute son indiscrète fatuité, elle ne perd pas un mot de ses confidences ; s’il a reçu la veille une injure cuisante ; s’il a été frappé au défaut de la cuirasse ; si son orgueil, encore saignant, s’exhale en plaintes irritées, elle lui promet de le venger ; elle se met à sa dévotion ; elle n’aura ni repos, ni cesse, tant qu’elle n’aura pas démasqué le traître ; elle ignore d’où est parti le coup, mais elle saura bien le découvrir ; elle s’appitoie sur le génie méconnu ; elle n’a pas assez de mépris pour flétrir l’ingratitude du siècle. « Après tout ce que vous avez fait, vous traiter ainsi ! vous qui avez renouvelé la langue, vous qui avez retrempé l’idiome appauvri de la France, vous qui avez retrouvé l’agilité de la césure et la religion