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extraordinaires. Au milieu de ces embarras sans cesse renaissans, le génie d’O’Connell lui suscita un projet nouveau, mais bien dangereux. Depuis long-temps Daniel considérait les banquiers et les hommes de l’aristocratie financière comme ses ennemis particuliers ; il résolut de les ruiner en discréditant la circulation de leur papier-monnaie. Peut-être aussi avait-il en vue une crise dans les finances, dont le résultat immédiat ne pouvait être qu’une révolution. « Il est temps, s’écria-t-il en développant son système, que l’Angleterre n’ait plus seule le privilège de la circulation des valeurs monnayées, tandis que l’Irlande ne possède qu’un papier sans valeur [1]. » Il exhortait en même temps le peuple possesseur de bank-notes (billets de banque) à insister pour qu’on en remboursât immédiatement la valeur intégrale. Telle était l’influence d’O’Connell, qu’à peine eut-il élevé la voix, une réaction commerciale, terrible et universelle se développa instantanément dans toute l’Irlande. La terreur panique est générale. Chacun se rue vers les banques pour y demander de l’or. Les banqueroutes se multiplient, les échanges commerciaux sont suspendus pendant dix jours entiers de l’hiver de 1830. La misère s’appesantit sur des multitudes de familles.

O’Connell lui-même ne tarda pas à être effrayé des conséquences désastreuses qu’avait appelées sa conduite sur toute l’Irlande. Devenu plus modéré, il vit enfin la confiance reparaître parmi les commerçans. Le malheur de sa tentative et ses funestes

  1. Les Revues irlandaises (Irish Bulls) sont aussi populaires, aussi amusantes, aussi nombreuses et tout aussi peu probables que les gasconnades attribuées par les Français aux habitans des bords de la Garonne. L’Irish Bull est un mélange d’étourderie, de vivacité, de naïveté et de bêtise, qui ne conviendrait pas mal au classique arlequin de l’Italie. Une des plus plaisantes inventions de ce genre se rapporte non à l’époque précise dont il est question, mais à la même masse de faits. On assure que les insurgés de 1798 achetèrent à grands frais et réunirent tous les bank-notes émis par un banquier protestant, et les brûlèrent, afin de le ruiner, disaient-ils. Quand même cette bizarre anecdote serait fausse, elle peint bien la violence étourdie des Irlandais, et cet aveugle besoin de vengeance qui souvent retombe sur eux. Ainsi la croisade de notre agitateur O’Connell contre les banquiers n’a fait de tort qu’à leurs pratiques. Les troubles civils ne peuvent avoir aucune influence heureuse sur la circulation des valeurs monnayées, ainsi que l’événement l’a prouvé. (N. du Tr.)