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encore et livrée aux barbaries du moyen-âge. Né d’une famille illustre et ancienne, possesseur de riches domaines, élégant dans ses manières, mais perfide, atroce et sanguinaire jusqu’à la folie ; cet homme qui avait visité les cours étrangères, qui avait beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup voyagé, qui long-temps avait été admis dans la meilleure société de l’Angleterre, avait fini par inspirer tant de terreur, de mépris et de haine, qu’il dut se résoudre à vivre dans un isolement qui augmenta encore la férocité de ses penchans. On s’étonnait de le voir échapper sain et sauf à tous les duels provoqués par lui. Déjà une cinquantaine de victimes avaient péri sous sa balle et sous son épée, lorsqu’un accident imprévu fit reconnaître qu’il portait toujours une cuirasse d’acier. Banni de la société, il se retira dans ses domaines, et organisa une armée composée de ses vassaux, tout aussi sauvages et moins lâches que lui. Protégé par ces brigands, il répandit la terreur dans le voisinage, défia les poursuites judiciaires, et brava la haine publique. Les annales du crime et de la tyrannie n’offrent rien d’analogue aux actes qui lui sont attribués. Il fut accusé en justice d’avoir enfermé son père dans un cachot, et de l’en avoir fait sortir pour l’atteler à une charrette, et une autre fois pour l’enchaîner à un ours. Les juges n’osèrent le condamner qu’à trois ans de prison, et le vice-roi (le duc de Buckingham) lui fit remise de la peine. Ce ne fut qu’en 1786, après une série de crimes dont le moindre méritait la mort, qu’ayant fait fusiller par ses vassaux, placés sur deux lignes comme des soldats qui fusillent un déserteur, un voisin qui lui déplaisait, Fitz-Gerald fut enfin pris et pendu à la porte même de son manoir.

Sous cette férocité extérieure, la nation irlandaise cachait de nobles penchans, un ardent besoin d’indépendance et une profonde haine contre l’Angleterre et l’alliance anglaise. Le plus terrible fléau qui pesât sur elle, l’absence de tous les grands propriétaires, qui se bannissaient eux-mêmes de leur patrie, datait d’une époque bien antérieure à l’union. C’est une erreur de croire qu’avant ce temps les seigneurs irlandais habitassent leurs terres. Pendant le XVIIIe siècle comme aujourd’hui, une multitude de petits fermiers et paysans étaient forcés de livrer aux seigneurs et aux propriétaires le produit presque entier de leur travail et de leur industrie. Le mécontentement se manifesta surtout dans le nord de l’Irlande, habité