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dans une seule occasion : lorsque la première maladie de George III souleva la question de la régence. Le parlement irlandais, gouverné par les whigs décerna les droits et le titre de régent au prince de Galles. Le parlement anglais, sous la direction de M. Pitt, décréta l’établissement d’un conseil. Heureusement pour la paix des deux pays, le retour de George III à la santé rompit la discussion. Mais Pitt avait pressenti la nécessité d’unir les deux législatures. Il y parvint, aux dépens, il est vrai, de la probité et de l’honneur. Dans ce pays, soumis à un gouvernement si anormal, l’état de la société n’était pas moins bizarre. Je ne crois pas que jamais aucun pays ait offert rien de semblable à la situation de l’Irlande pendant la fin du dernier siècle,. Point de commerce, si ce n’est dans quelques districts peu étendus : la population ne se composait que de deux classes, des paysans toujours opprimés et misérables qui commençaient à faire aux propriétés cette guerre acharnée qui continue aujourd’hui, et des lords ou propriétaires, caste nombreuse, brave, ignorante, étourdie, besoigneuse, audacieuse, qui s’était tellement imprégnée du caractère irlandais, que vous n’auriez pas trouvé dans ses mœurs une seule trace qui rappelât les aventuriers anglais, ses ancêtres. La plupart protestons, ils vouaient au pape une haine toute puritaine et ne ressemblaient aux puritains qu’en cela. Animés d’un profond mépris pour la justice départementale et l’administration, ils formaient une petite aristocratie indépendante que la loi n’atteignait pas, qui la monopolisait, qui la pliait, la détournait et la faisait agir à son gré. Leur vie bruyante et licencieuse se passait dans les fêtes, dans l’ivresse, à la chasse. Rudes, grossiers, violens, sensuels, bons vivans, ils étaient bien plus aimés de leurs misérables vassaux, que leurs successeurs si éclairés, si philosophes et si économes. Boire, jouer, se battre, voilà leur existence ; et sur ces bruyantes saturnales, dont l’Irlande entière était le théâtre, où le maître et l’esclave se confondaient, la gaîté originale, la bizarre humeur du peuple irlandais jetaient un éclat singulier. Fils d’une civilisation raisonnable, nous croyons à peine aux anecdotes que nous a léguées cette ère extravagante, scintillante d’esprit, tachée de sang, toute sauvage, toute extraordinaire, toute bizarre. L’homme comme il faut n’avait qu’un passe-temps, le duel. En amour, en politique, en affaires de justice, la balle