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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/668

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est une de celles où la puissance anglaise n’a jamais pu prendre racine.

A l’angle extrême de l’île, sur la dernière cime d’un promontoire battu des flots, sur le point même qui se rapproche le plus de l’Amérique, sont éparses les ruines d’un vieux couvent ; près des ruines s’élève une maison blanche et irrégulière. Voilà les restes de l’abbaye de Derrinane ; plus loin, la maison moderne de Daniel O’Connell, avocat, surnommé le grand agitateur.

Ses aïeux étaient chefs de clan, et se rangent parmi les plus anciens de ces guerriers qui firent aux envahisseurs saxons une guerre d’escarmouche et de pillage, et succombèrent à leurs dissensions intestines, non à l’épée des ennemis. Ses parens jouissaient d’une fortune médiocre, et son oncle, qui mourut dans un âge très avancé, lui laissa la maison dont je viens de parler, et quelques propriétés territoriales. Destiné à l’état ecclésiastique, et catholique comme tous ses parens, il fit ses études à Saint-Omer, séminaire général de tous les prêtres irlandais. L’intolérance anglaise ne leur permettait pas encore d’entretenir un collège catholique dans les trois royaumes. Aujourd’hui, le collège de Maynooth, maintenu aux frais du gouvernement, malgré la vive opposition de l’église anglicane, ouvre son enceinte aux jeunes prêtres catholiques ; et peut-être ce nouvel arrangement est-il plus nuisible qu’utile à la civilisation de l’Irlande. Au lieu d’aller s’imprégner sur le continent de ces idées libérales et tolérantes qui forment l’atmosphère intellectuelle de l’Europe et surtout de la France, les jeunes prêtres, la plupart de naissance obscure et d’un esprit peu élevé, acquièrent, en se renfermant dans les murs collégiaux de Maynooth, des idées plus restreintes, un patriotisme plus exclusif et plus fanatique, une manière de voir et de sentir plus monacale. Ainsi le progrès de la civilisation peut desservir la civilisation elle-même.

A Saint-Omer, Daniel O’Connell se livra tout entier et avec zèle aux études ecclésiastiques ; et cet homme, que ses ennemis les plus ardens n’ont jamais accusé d’hypocrisie, passe encore aujourd’hui pour être sincèrement attaché aux dogmes de sa communion. Quelque difficile qu’il puisse être de pénétrer les motifs d’un chef de parti qui s’appuie sur le clergé, et met en mouvement les passions religieuses, nous n’avons aucune raison pour supposer que sa