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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/661

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l’esprit, il sent tomber en même temps le cal formé sur ses mains et celui formé sur son âme. Ses membres se sont engourdis dans l’inaction, son front basané s’est déteint à l’air des classes. Bientôt tout son corps s’amollit et s’adélicate, le dur enfant de la campagne est devenu semblable à l’homme des villes, élevé sous verrines, et que tuerait une gelée blanche. Mais en même temps aussi, par compensation, son intelligence s’est développée ; elle a acquis des forces, elle s’est assouplie dans l’exercice de la pensée ; son imagination enrichie a pris feu et a commencé à jeter des lueurs sur son cœur, dont il comprend mieux les mouvemens et dont il analyse les désirs. La vie matérielle a cessé d’être tout pour lui, son corps s’est amoindri, allégé, et son âme paraît à travers. Alors toutes les maladies de l’homme civilisé l’attaquent à la fois. Alors arrivent les douleurs vagues, le vide, ces tristesses sans nom et sans remèdes qui viennent on ne sait d’où, et font souhaiter la mort on ne sait pourquoi. Les émotions, les désirs, les rêves trop pressés dans son cœur y forment abcès tout à coup et font courir la fièvre dans toutes ses fibres. Et quelle possibilité qu’au plus fort de ces dispositions mélancoliques, alors que le sang fermente dans les veines du cloarec comme du vin nouveau, quelle possibilité qu’il échappe à un premier amour ? Le moyen, dites-moi, que l’étudiant en revenant seul, chaque soir, de sa promenade, passe devant une jeune mère qui fait sauter son enfant sur ses genoux, sans penser qu’il serait doux d’entendre la voix de cet enfant l’appeler son père ? Dans ces premières années de jeunesse, nous comprenons encore si bien toutes les joies de la famille ! tout meurtris que nous sommes contre l’indifférence ou la dureté de maîtres hargneux, nous sentons si bien comme il serait doux de se reposer dans une vie aimée, une de nos mains dans celles d’une femme et l’autre sur un berceau d’enfant !

Eh bien ! qu’au moment de ces brûlans désirs un obstacle invincible vienne s’élever devant notre avenir, qu’à l’âge où toutes les femmes sont belles à nos yeux, nous venions à penser que nulle femme ne s’appuiera jamais sur notre poitrine !... qui ne comprend tout ce que la certitude de cet isolement éternel remuera en nous d’amertume ?.... Oh ! alors, pour peu qu’il y eût quelque fougue dans notre imagination, quelque fluidité dans nos pensées, la