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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/633

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âmes des faux monnayeurs qui revenaient travailler à la tombée du jour ! J’avais dormi à Beaumanoir où les enfans m’avaient raconté l’histoire de Fontenelle le Ligueur, qui éventrait les jeunes filles pour chauffer ses pieds dans leur sang. A Carrec, on m’avait montré le puits mystérieux où un duc de Bretagne avait caché le berceau d’or de son fils. J’étais entré au château de la Roche, et j’avais cherché la place où le seigneur de Rhé trouva le bon connétable Duguesclin dépeçant un verrat et faisant portions pour les voisins. La veille enfin, j’avais long-temps contemplé cette étrange construction d’un âge inconnu qui s’élève sur la terre des Pleurs (lan-leff), couronnée de son if immense. Maintenant, j’allais revoir l’Océan, la grève de St-Michel et Beauport ! — Beauport, cette chartreuse de Bretagne où notre La Mennais voulut ouvrir un refuge aux cœurs devenus malades à l’air du monde et qui avaient besoin du silence et de la prière.

Déjà la plaine de St-Michel s’étendait devant moi. Le soleil dardait alors d’aplomb sur cette immense solitude, tandis qu’une rafale piquante venait de la mer. Ce mélange de chaleur dévorante et de fraîcheur produisait je ne sais, quelle sensation douloureuse et agaçante impossible à exprimer. Le ciel était sans nuées et d’un bleu si limpide qu’on eût dit une tente de soie. Nul bruit ne se faisait entendre, si ce n’est le grouillement confus des grèves, au sein desquelles bourdonne un monde d’insectes invisibles. Mon cheval, comme tous ceux de sa race, s’était ranimé à l’air salin du rivage : il tournait la tête vers les flots, les narines ouvertes et humant la brise marine. Je lui abandonnai la bride, et il s’élança de toute sa vitesse à travers l’espace. Ses pieds, en frappant le sable humide, ne produisaient aucun bruit, et son galop était si doux, que je ne sentais aucun de ses mouvemens. Avec une nuit sombre, la lune à ma droite et le grondement de la mer à ma gauche, j’aurais pu, sans avoir la tête trop allemande, me croire emporté, comme Lénore, sur quelque coursier fantastique à travers des espaces inconnus ; mais l’hallucination était impossible en plein jour, et sous un ciel aussi joyeux. Je dus me contenter de la réalité qui m’était offerte.

Mon guide (un de ces pâles et poétiques jeunes gens qui poursuivent leurs études dans les séminaires des Côtes-du-Nord) me fit