Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/632

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Cette expression poétique me frappa : c’était pour moi toute une révélation. Elle m’apprenait que j’avais quitté la Cornouaille et que j’étais au pays de Tréguier.

Et en effet, tout m’avertissait que j’avais changé de contrée : l’air moins brumeux, la campagne plus douce à l’œil, mélancolique encore, mais non sauvage. Ce n’était plus le vent amer et farouche qui sort des baies du Finistère et bondit à travers les montagnes noires ; l’atmosphère était ici plus clémente ; les vertes vallées s’étendaient au loin, diaprées de violettes blanches et de primevères jaunes, appelées fleurs de lait par les enfans du pays. Partout couraient des haies d’aubépine et de percéas, toutes bordées par des églantiers et des chèvrefeuilles. On n’apercevait plus, des deux côtés du chemin, de tristes forets d’ajoncs et de genêts : mais sur les coteaux, on voyait poindre de toutes parts des hameaux qui nageaient dans les feuillées, des champs de pommes de terre aux fleurs lilas, ondulant sous la brise, et, de loin en loin, quelques grandes bruyères pourprées, d’où s’élevaient les mugissemens des taureaux et les aboiemens d’un chien de berger.

A chaque instant, pour compléter par un contraste le charme de cette nature arcadienne, je voyais s’élever quelque ruine couronnée de lierre et de giroflée sauvage : temples païens, tours féodales, saints monastères, symboles de tous les siècles et de toutes les croyances ! — Comme si le Temps, en emportant pêle-mêle, dans un coin de sa tunique, les monumens du passé, eût laissé tomber là ces débris et les eût perdus dans l’herbe de ces vallées.

Déjà, depuis huit jours, je parcourais les Côtes-du-Nord, et j’avais toujours marché au milieu des souvenirs d’un autre âge. Le pays s’était déroulé devant moi comme un immense médaillier, conservant une empreinte de chaque siècle.

J’avais parcouru des voies romaines à demi effacées sous un macadamisage communal ; je m’étais reposé au pied des menhirs gaulois, surmontés de la croix chrétienne ; j’avais vu le vieux château de Kertaouarn, avec ses meurtrières encore béantes, sa basse-fosse humide, que traverse l’immense poutre garnie d’anneaux à laquelle le seigneur rivait ses prisonniers ; j’avais écouté à la porte de fer du double souterrain le mugissement sourd du vent sous les voûtes, et mon guide m’avait dit que c’étaient les