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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/595

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où il pût se divulguer tout entier. » Il les avait, le commandement, l’armée et la guerre pendant que Salluste écrivait, et bientôt il reviendra venger et récompenser son historien [1].

Mais voici Cicéron et Salluste face à face ; suivons les procédés de l’écrivain. Il a élevé dans le drame de son récit, après le personnage de Catilina, deux hommes qui dominent tous les autres. César et Caton ; il les a produits comme les deux premières gloires de son siècle, Caton, comme la plus sainte image de la vertu. César, comme le plus étincelant exemplaire du génie : les places sont prises, où mettre Cicéron ? Dans un certain milieu entre la grande vertu et le grand génie. Cicéron se remue beaucoup ; il fait dans Rome une vigilante police, il prononce dans le sénat une oraison excellente, utile à la république, et que plus tard il a éditée lui-même, orationem habuit luculentam atque utilem reipublicœ, quam postea scriptam edilit ; il est non pas un grand homme, non, il est..., quoi donc enfin ? un excellent consul, optimo consuli. La vengeance est ici d’autant plus cruelle qu’elle ne s’exerce pas aux dépens de la justice, et l’ironie d’autant plus poignante qu’elle paraît plus courte et plus calme. Optimo consuli rabattait terriblement la vanité de Cicéron ; c’était comme si Salluste eut dit : Cicéron, le plus éloquent et le plus vain des Romains, homme nouveau, sans penchant et sans goût pour la cause démocratique, croyant au génie de Pompée, associant le culte des idées nouvelles de la Grèce et des vieilles formes de la république, attendant Pharsale pour reconnaître César, le plus impolitique des hommes, n’ayant d’autre action que son consulat, et s’étonnant dans tous ses discours d’avoir agi une fois ; optimo consuli.

Salluste achevait les dernières lignes de ce premier chef-d’œuvre dont les Romains ne jouirent que plus tard, quand César donna de ses nouvelles à l’Italie et à Pompée ; il revenait enfin : irrité des injustices du sénat, il avait forcé Corfinium et Branduse ; il était

  1. De Brosses prétend à tort que les deux portraits de César et de Caton n’ont été tracés qu’après coup ; ils complètent les deux harangues et occupent une place naturelle dans l’économie du morceau, Salluste a pu retoucher plus tard certains endroits, mais il est évident que sa manière de composer est d’un seul jet et d’une même venue.