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des affaires et de ses contemporains, il savait la vie. Sur quel sujet tombera son choix ? Rien de primitif et d’antique ne lui convient ; il n’a de goût qu’à son siècle ; il s’y plaît, il en aime le tumulte, les grandeurs et les vices. A vingt ans il avait vu Catilina ; à trente ans il en écrira l’histoire. Ce sujet lui livre toute la république ; il est vaste, simple, court ; là, comme sur un théâtre étroit et saillant, se réunissent tous les illustres du siècle, César, Caton, Crassus, Catilina, Cicéron ; il pourra peindre ses amis et ses ennemis ; il se fait censeur aussi, mais dans l’histoire.

Au surplus le nouvel historien est juste : non, dans l’exploration des grands historiens de l’humanité tant antique que moderne, nous n’avons pas rencontré d’esprit plus juste, plus sûr et plus équitable. Salluste, quand il prend la plume, a dépouillé tous les souvenirs qui pourraient corrompre sa justice ; il est grave : ne cherchez plus le voluptueux adolescent, ni le turbulent ami de Clodius ; quand il écrit, Salluste est le plus pur et le plus élevé des hommes. Cependant il garde les grandes passions qui ne doivent jamais déserter l’âme ; on lui sent toujours au cœur ses amis et ses opinions ; il est démocrate, il chérit César, comme Thucydide chérissait Périclès ; il a pour certains patriciens des mépris auxquels ils avaient bien des droits : mais ces affections animent son équité et ne l’altèrent pas ; il est impartial comme il faut l’être, c’est-à-dire juste après avoir embrassé le meilleur parti.

Dans le fragment si court et si beau qu’il nous a laissé touchant Catilina, Salluste n’explique pas Catilina : il le met en scène vivement ; mais il ne l’approfondit pas. En savait-il plus qu’il n’en a laissé voir, ou bien lui-même n’a-t-il pas pénétré dans les mystères de cette obscure et sanglante tragédie ? Il se contente de donner à penser que la domination de Sylla avait tenté Catilina : hunc post dominationem Lucii Syliœ lubido maxima invaserat reipublicœ capiundœ. Mais cela ne suffit pas à expliquer un dessein dont la chute même a ébranlé Rome, qui s’était créé des complices dans l’Italie, dans le Picénum, le Bruttium et l’Apulie, dont, pendant un moment, le peuple désirait ardemment le succès et le triomphe, Catilinœ incepta probabat, et qui avait recruté de nouveaux partisans, même après que Catilina eut quitté Rome dans une précipitation furieuse. Néanmoins le chef de cette conspiration est grand