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géographiques. Un fait dominait et domine encore toute la question : des observations astronomiques nombreuses avaient été faites ; elles étaient consignées avec leurs calculs dans le journal manuscrit du voyage ; mais il s’élevait à leur égard ce sévère dilemme : ou elles étaient l’ouvrage de M. Douville, et alors il ne fallait guère compter sur l’exactitude des résultats ; ou elles étaient bonnes et bien calculées, et alors il ne pouvait en être l’auteur [1]. En vain d’officieuses instances pressaient le voyageur de couper court à toutes ces incertitudes, en publiant incontinent ses observations originales. Brué lui-même n’avait pu en obtenir la communication pour des vérifications nécessaires à la construction de la carte, et avait été obligé de déclarer qu’il en était simplement le rédacteur. Sur ces entrefaites, le Foreign Quarterly Review de Londres révéla au public les objections qui s’étaient présentées à l’esprit des hommes spéciaux d’Angleterre, comme elles avaient déjà frappé ceux de France et d’Allemagne. La seule réponse qui eût pu être efficace, quoique dès-lors même elle eût peut-être été tardive, ne fut point faite.

La Société de géographie jugea alors que sa dignité était intéressée à l’éclaircissement de la question d’authenticité du voyage ; et, sur la demande de ceux-là mêmes qui avaient proposé sa première sentence, elle somma le voyageur, présent aux discussions, de produire devant elle ses observations originales. Après quarante jours d’une vaine attente, la commission centrale déclara, d’une voix presque unanime, qu’en l’absence des justifications qu’elle avait provoquées, elle était forcée de rester dans le doute sur la véracité des résultats publiés.

Pour conclusion, une expédition dans l’Afrique équatoriale a été réellement exécutée, et quelques révélations que nous réserve l’avenir sur sa date réelle et sur son véritable auteur, les résultats que nous en connaissons, tout incomplets et tout altérés qu’ils soient, n’en constituent pas moins une acquisition importante pour la science [2].

  1. Un écrit périodique allemand, organe des impressions parisiennes, s’exprimait assez crûment à cet égard dès cette époque ; « Ou bien il s’est peut-être trouvé dans sa suite quelqu’un qui entendait la partie des observations astronomiques (conjecture qui se trouve en quelque sorte justifiée par les paroles de M. Douville lorsqu’il dit que la mort ne tarda pas à le priver du secours des personnes qui étaient en état de l’aider) ; ou bien toute l’histoire des observations astronomiques n’est qu’une fiction, et les positions géonomiques sont déduites de la construction purement graphique des itinéraires. » Annalen der erd-wo elker und staten-kunde. Berlin, 30 juin 1832.
  2. La Revue ne conteste aucun des faits avancés par l’auteur de ce travail ; toutefois, elle ne saurait adopter sans réserve les conclusions justificatives qu’il en déduit tacitement. On ne peut faire un crime à la Société de géographie de Paris d’avoir été dupe du voyageur Douville ; des hommes loyaux, sinon vigilans critiques, sont plus que d’autres exposés à être victimes d’un charlatanisme effronté. Mais la Revue, qui a figuré au premier rang dans ce débat, a le droit de leur poser le dilemme suivant : — Ou ils n’ont pas aperçu dans le voyage au Congo les innombrables erreurs qu’il contenait, et alors que devient leur autorité sur la matière ? ou s’ils les ont soupçonnées, comme on le dit, pourquoi pas un d’eux n’a-t-il élevé la voix pour les signaler et ôter l’initiative à une Revue étrangère ? — C’est là toute la question qui pouvait intéresser la dignité de la Société de géographie. Et pourquoi aussi, une fois l’imposture du voyageur signalée, la Société n’a-t-elle pas eu le courage (surtout après les graves accusations d’un autre genre qui pesaient sur son lauréat) de prendre la seule initiative qui lui restait, celle de déclarer publiquement qu’elle avait été trompée ? (Note du Directeur de la Revue.)