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Lord John Russel, si petit, si pâle et si faible, qu’il fallut l’étendre sur un sopha de l’avant-salle après son discours sur la réforme parlementaire, peut vous donner une idée de ce personnage ; mais celui dont je parle ne laisse pas, comme lord Russel, s’éteindre dans le vide ses périodes à demi prononcées. Sa phrase traînante et incisive est un instrument qui tranche et qui déchire à la fois ; sa voix profonde et presque funèbre ajoute encore à l’expression lugubre de sa physionomie, et quand il emploie la forme du sarcasme, ce qui lui arrive rarement, il est vrai, cette moquerie violente a toujours quelque chose d’effrayant. C’est une gaîté inaccoutumée qui contraste tellement avec la disposition sérieuse, je dirai presque imposante, des muscles de la face qu’elle agite, qu’on se sent saisi d’une impression funeste. On se dit que la colère ou la tristesse irait mieux à ce visage. En effet, dès qu’il reprend son expression sombre et rêveuse, on y trouve quelques nuances de douceur qui avaient disparu, une sorte d’aménité qu’on n’eût pas soupçonnée, et qui pourrait bien se développer dans le cercle d’une société intime.

En voyant à la tribune cette longue figure puritaine et ces yeux irrités, en entendant cette voix sépulcrale, en écoutant les anathèmes qu’elle lance contre les mauvaises passions qui troublent le repos des gens honnêtes, en observant avec quelle véhémence et quelle rudesse elle prêche le calme et la soumission, vous songerez involontairement à Jean Calvin, dont vous admiriez le portrait à Genève. C’est bien lui tel que nous le vîmes, prêchant son fameux discours « contre la secte fantastique et furieuse des libertins, » dressé dans sa chaire théologale, l’œil animé de l’esprit de domination, le coin de sa bouche contracté par un trait inflexible, le front jauni et dépouillé par ses veilles, large et plein, annonçant un jugement étendu et une fidèle mémoire, la tête orgueilleusement rejetée en arrière, et tout prêt à dire les paroles qu’on lisait sur le cadre du tableau : Non veni mittere pacem, sed gladium ; « je ne suis pas venu pour apporter la paix, mais l’épée. » Devise qui convient aussi bien à Calvin qu’à M. Guizot.

M. Guizot n’a pas rapporté ces formes extérieures de Genève, car il est né à Nîmes ; mais il semble en avoir rapporté son esprit. Ses premières années se passèrent en effet à Genève, il y fit les