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des antres de la corruption, et ta voix, qui s’élevait pour blasphémer, entonna, malgré toi, des chants d’amour et d’enthousiasme. Alors ceux qui t’écoutaient se regardèrent avec étonnement. Quel est donc celui-ci, dirent-ils, et en quelle langue célèbre-t-il nos rites joyeux ? Nous l’avons pris pour un des nôtres, mais c’est le transfuge de quelque autre religion, c’est un exilé de quelque autre monde plus triste et plus heureux. Il nous cherche et vient s’asseoir à nos tables, mais il ne trouve pas dans l’ivresse les mêmes illusions que nous. D’où vient que par instans un nuage passe sur son front et fait pâlir son visage ? A quoi songe-t-il ? De quoi parle-t-il ? Pourquoi ces mots étranges qui lui reviennent à chaque instant sur les lèvres comme les souvenirs d’une autre vie ? Pourquoi les vierges, les amours, et les anges, repassent-ils sans cesse dans ses rêves et dans ses vers ? Se moque-t-il de nous ou de lui-même ? Est-ce son Dieu ? Est-ce le nôtre qu’il méprise et trahit ?


Et toi, tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout-à-l’heure cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux comme la prière d’un enfant. Couché sur les roses que produit la terre, tu songeais aux roses de l’Eden qui ne se flétrissent pas, et en respirant le parfum éphémère de tes plaisirs, tu parlais de l’éternel encens que les anges entretiennent sur les marches du trône de Dieu. Tu l’avais donc respiré, cet encens ? Tu les avais donc cueillies, ces roses immortelles ? Tu avais donc gardé de cette patrie des poètes de vagues et délicieux souvenirs qui t’empêchaient d’être satisfait de tes folles jouissances d’ici-bas ?

Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l’un, curieux de l’autre, dédaigneux de la gloire, effrayé du néant, incertain, tourmenté, changeant, tu vivais seul au milieu des hommes ; tu fuyais la solitude et la trouvais partout. La puissance de ton âme te fatiguait. Tes pensées étaient trop vastes, tes désirs trop immenses : tes épaules débiles pliaient sous le fardeau de ton génie. Tu cherchais dans les voluptés incomplètes de la terre l’oubli des biens irréalisables que tu avais entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait brisé ton corps, ton âme se réveillait plus active, et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras de tes folles maîtresses pour l’arrêter en soupirant devant les vierges de Raphaël. — Quel est