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simple figure du pauvre gentilhomme breton, telle du moins que l’imagination aime à se la représenter.

Trois grands tableaux du combat de la Surveillante et du Quebec furent exécutés, sur l’invitation du maréchal de Castries, par le chevalier de Rossel, officier de la marine royale, en même temps que peintre de marine distingué. L’un de ces tableaux fut placé dans la salle d’audience du roi ; le second fut donné par le ministre de la marine au chevalier de Lostange ; le troisième, envoyé de la part du roi lui-même à la veuve de Du Couëdic. On fit aussi de ce combat grand nombre de gravures, en France, en Angleterre, et jusqu’en Italie. Les arts font rarement défaut à la véritable gloire. Serait-ce pour cela que nous voyons d’ordinaire les grands généraux, les guerriers illustres, se plaire à protéger de leur puissante épée les arts et les artistes ? Toutefois à l’occasion de l’un de ces tableaux, ce fut au contraire l’artiste qui, de son pinceau, protégea noblement sinon le soldat lui-même, du moins la famille du soldat.

On était au plus fort des désordres et de l’exaltation révolutionnaire de 93. A Brest, dominait, régnait, avec toute la brutalité d’un pouvoir qui se prétend populaire, une horde de gens pour la plupart étrangers à la ville. Au nom du comité de salut public, sous le prétexte de chercher des émigrés, des prêtres, des conspirateurs ou des armes, était organisé tout un système de terreur, d’inquisition, de spoliation. Ceux que nous venons de dire envahissaient tour à tour les maisons qu’il leur plaisait d’appeler suspectes. Ils se précipitent un jour dans la maison de Du Couëdic ; ils brisent les meubles, enfoncent les armoires, démolissent à demi les murailles : ni émigré, ni prêtre, ni conspirateur, ni armes (et qui pis est peut-être), ni or, ni argent, ni argenterie ne se présentent. Leur rage ne fait que s’accroître de l’inutilité de leurs recherches. Les plus sales injures, les outrages les plus grossiers sont prodigués à Mme Du Couëdic. Bien plus : les furieux portent la main sur elle. Mais alors l’imminence du péril, l’horreur même de sa situation, lui rendent tout à coup force et courage ; elle échappe aux mains qui veulent la saisir, elle se réfugie au-dessous du tableau qui représente le combat de la Surveillante, et, le désignant du geste, s’écrie : « Voilà comme mon époux