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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/381

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incessamment balayés par les boulets ou la mitraille. La Beutvnaie, premier lieutenant de la Surveillante, a le bras droit emporté par un boulet. Le chevalier de Lostange, second lieutenant, a l’œil gauche et une partie de la joue arrachés par un éclat de bois ; à peine pansé, il remonte à son poste. Du Couëdic reçoit deux balles à la tête sans quitter le sien ; un moment après, une troisième balle le frappe au bas-ventre. Un officier auxiliaire, Penquière, est tué raide ; on le voit, dans les dernières convulsions de son agonie, faire de vains efforts pour exécuter un ordre qu’il courait accomplir lorsqu’il a été frappé. Les morts encombrent le pont, l’ambulance se remplit de blessés. Déjà les manœuvres commencent à devenir plus languissantes, faute de bras, lorsque tout à coup de grands cris de joie s’élèvent à bord du Quebec. Un boulet ayant coupé la drisse du pavillon français, les Anglais avaient cru qu’on l’amenait tandis qu’il ne faisait que tomber à l’eau ; mais le second pilote de la Surveillante, Le Mancq (c’est avec un indicible bonheur que nous écrivons ce nom jusqu’à présent demeuré obscur), s’apercevant de ce qui se passe, se saisit d’un autre pavillon ; il s’élance aux haubans d’artimon, et de là le déploie, l’agite en tous sens dans les airs, avec des cris répétés de vive le roi ! Pendant quelques instans, boulets, mitrailles, balles de fusils, du pont du Quebec, ne sont plus dirigés que sur un seul homme. De son poste périlleux, l’intrépide pilote n’en pousse pas moins son cri de guerre. C’est seulement lorsqu’un autre pavillon a été arboré de nouveau à la poupe qu’il redescend, et il redescend sans la moindre blessure, sans la plus légère égratignure. Au milieu de ses plus sanglans caprices, le hasard des batailles s’était plu à respecter ce magnifique dévouement. Le combat, ralenti par cet incident, se ranime aussitôt avec une nouvelle énergie : les canons, les pierriers, les grenades, les fusils, les pistolets même deviennent de plus en plus meurtriers, car les deux navires se serrent de plus en plus et paraissent au moment de se prendre corps à corps. De temps à autre les refouloirs anglais et français se touchent et se confondent. Les deux adversaires, enflammés par la résistance réciproque et inattendue qu’ils ont rencontrée, n’en conservent pas moins un calme, un sang-froid imperturbable. Leurs ordres sont exécutés par leurs équipages avec une ardeur qui n’est nullement encore refroidie.