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MORALE DE BENTHAM.

du bonheur est aussi ardente que l’était, au commencement du christianisme, la soif de l’immortalité ; elle dévore tous les hommes, elle inspire plusieurs.

Bentham se fit le régulateur de tous ces instincts de bonheur qui se déclaraient autour de lui ; sa cause historique fut l’Angleterre ; sa cause métaphysique fut Locke ; sa cause morale fut Helvétius ; l’époque de son avènement fut la révolution française. Alors, législateur exclusif de l’utile et du bonheur, il proscrit également tous les autres mots. L’idée du droit lui semble une erreur funeste et l’irréconciliable adversaire de l’idée de l’utilité ; il en confond la nature avec les traductions incomplètes et mensongères qui en ont été faites, et la rejette comme une première illusion. Les mots justice, principes moraux, équité naturelle, sont aussi répudiés, tant Bentham a peur de prendre encore le change, tant il s’attache à la poursuite du bonheur matériel ! Il embrasse la cause du bonheur avec la même ardeur que les chrétiens la pensée de l’immortalité : saint Augustin, dans la Cité de Dieu, ne maudit pas les joies de la terre, cette impure Babylone, avec plus de passion que Bentham n’excommunie impitoyablement toutes les pensées étrangères à l’utile ; il les damne sans rémission.

Cette apparition si éclatante et si impérieuse de l’idée de l’utile et du bonheur était nécessaire dans la science de la législation. Elle intervenait avec opportunité, tant au milieu des traditions historiques et coutumières de la jurisprudence européenne, que du spiritualisme démocratique de Rousseau et de notre révolution ; elle montrait au passé ce qu’il avait trop méconnu, à l’avenir révolutionnaire, s’appuyant sur l’idée sacrée du droit, ce qu’il devait accomplir.

Bentham a été un des hommes les plus utiles au genre humain : enfant du XVIIIe siècle, généreusement préoccupé des misères de l’humanité, s’élevant à la conception du bonheur de tous et de chacun[1], il est venu à propos, a fait puissamment une œuvre salutaire, et, par l’infatigable exercice d’une rare fécondité, il a

  1. Le bonheur du pire de tous les hommes fait tout aussi bien partie intégrante de la masse totale de la félicité humaine, que celui du meilleur des hommes. Déontologie, t. II, p. 304.