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soin de commenter les objets de la foi, et ne lui permirent que des développemens soumis et dociles. Mais l’indépendance est dans la nature même de la raison, et pour vivre, elle a besoin d’être sa loi à elle-même : elle s’insurgea pour ne pas mourir, et elle se fit une destinée par une philosophie rationaliste et idéaliste dont Descartes est le premier auteur, dont Spinosa, Kant, Rousseau, Fichte, Hegel et Schelling sont les glorieux promoteurs. La philosophie rationaliste et idéaliste de l’Europe moderne consiste surtout dans la préoccupation du droit absolu de la raison.

Cependant le christianisme, en apostrophant avec véhémence la crédibilité humaine, lui avait promis le bonheur après la mort, et avait mis sa sanction dans une immortalité heureuse ou tourmentée. Il serait peu exact de dire que le christianisme est l’intraitable ennemi du bonheur terrestre, et qu’il considère les prospérités d’une civilisation brillante comme l’occasion d’une damnation future ; gardons-nous de juger une doctrine sur les exagérations qui la dénaturent. Néanmoins il est certain que le christianisme s’occupait plus des cieux que de la terre, et que l’immortalité promise par sa parole lui semblait une suffisante indemnité des misères et des détresses d’ici-bas. Mais quand l’Europe eut joui pendant quelque temps de l’indépendance de la raison, elle se mit aussi à songer au bonheur ; et l’humanité se prit à spéculer sur cet objet important, trop oublié par le christianisme. C’est surtout au XVIIIe siècle que le soin du bonheur s’établit dans les esprits avec autorité, parce que depuis cent ans la raison s’était développée avec indépendance. Alors, au rebours du christianisme, qui oubliait la terre pour le ciel, la philosophie oublia le ciel pour la terre ; et le bonheur ici-bas, le bonheur immédiat et positif fut son unique souci. Ainsi Hume, Hartley, le marquis de Mirabeau, Helvétius, Priestley, Condorcet, Bentham, cherchèrent les conditions du bien-être et de la félicité humaine. C’était obéir à une irrésistible loi de notre nature, qui voulait se faire reconnaître enfin. Depuis un siècle il s’élève de la terre un immense cri pour demander du bonheur ; quand ce cri redouble et se fait écouter, on l’appelle une révolution. L’homme veut être heureux ; il pense que ses facultés doivent aboutir à une destinée prospère, et il reconnaît dans la félicité terrestre la récompense naturelle de la force et du génie. Cette soif