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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/235

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sévère : « De quoi parliez-vous ? » et l’on n’entend plus rien bruire, jusqu’à ce que, le coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, il se retire dans son donjon. Alors il y a un court moment d’explosion de paroles et d’allégement. Mme de Chateaubriand elle-même y cède, et elle entame une de ces merveilleuses histoires de revenans et de chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de Tintiniac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue créée, inouïe.

Cette langue du moyen-âge, qui se trouve condensée, refrappée en cet endroit avec un art et une autorité dont on ne peut se faire idée, laisse çà et là des traces énergiques dans tout le courant du récit de M. de Chateaubriand. L’effet est souvent heureux, de ces mots gaulois rajeunis, mêlés à de fraîches importations latines, et encadrés dans des lignes d’une pureté grecque, au tour grandiose, mais correct et défini. Le vocabulaire de M. de Chateaubriand dans ces Mémoires comprend toute la langue française ; imaginable et ne la dépasse guère que ; parfois en deux ou trois mots que je voudrais retrancher.

Retiré le soir dans son donjon à part, le jeune homme, plein des légendes et du génie du lieu, commençait à son tour une poétique incantation ; il évoquait sa Sylphide. Qu’était cette Sylphide ? c’était le composé de toutes les femmes qu’il avait entrevues ou rêvées, des héroïnes de l’histoire ou du roman, des châtelaines du temps de Galaor ou des Armides ; celait l’idéal et l’allégorie de ses songes ; c’est quelquefois sans doute, le dirai-je ? un fantôme responsable, un nuage officieux, comme il s’en forme aux pieds des déesses. Il la suivait, cette Sylphide, dans les prairies, sous les chênes du grand mail, sur l’étang monotone où il restait bercé durant des heures ; il lui associait l’idée de la gloire. « Elle était pour lui la vertu lorsqu’elle accomplit les plus nobles sacrifices ; le génie, lorsqu’il enfante la pensée la plus rare. » Il y a à travers cela d’impétueux accens sur le désir de mourir, de passer inconnu sous la fraîcheur du matin. « L’idée de n’être plus, s’écrie-t-il, me saisissait le cœur à la façon d’une joie subite ; dans les erreurs qui ont égaré ma jeunesse, j’ai souvent souhaité de ne pas survivre à l’instant du bonheur. Il y avait dans le premier succès de l’amour un degré de félicité qui me faisait aspirer à la