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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/229

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hameau voisin de Plancoët, avec une vieille sœur non mariée, Mlle de Boisteilleul. Il y avait dans la maison d’à côté trois vieilles filles nobles qui venaient chaque après-midi faire la partie de quadrille, averties de l’heure précise par un double coup de pincette que Mlle de Boisteilleul frappait sur la plaque de la cheminée. Jamais intérieur en apparence insignifiant n’a pris plus de vie sous un pinceau et une expression plus pénétrante. Si, dans le portrait de son père, M. de Chateaubriand n’a rien à envier aux Van-Dick, aux Vélasquès et aux vieux maîtres espagnols ; si, dans le portrait de sa sœur enfant, il a égalé quelque jeune fille gauche et finement ingénue de Terburg, il n’est comparable en cet endroit qu’à la grâce exquise et familière de Wilkie. Mais, quand il vient à se rappeler que cette société, la première qu’il ait remarquée, est aussi la première qui ait disparu à ses yeux ; quand il montre la mort dépeuplant par degrés cette maison heureuse, une chambre qui se ferme et puis une autre, et le quadrille de l’aïeule devenu impossible, faute des partners accoutumés, il touche alors à une corde de sensibilité intime dont ses Mémoires nous rendent plus d’un tendre soupir. Mais cela tourne bientôt à la gravité solitaire et à la mélancolique grandeur qui est le fond de cette nature de René : « Vingt fois depuis cette époque, dit-il, j’ai fait la même observation, vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers, et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ? »

A côté de la maison calme et bénie de l’aïeule, il y a Monchoix, le joyeux et turbulent manoir de l’oncle, plein de chasseurs, de fanfares et de festins. Combourg ne vient que plus tard. Le chevalier est encore à Saint-Malo, luttant contre les vagues, aux prises avec ses jeunes compagnons, battu ou battant tour à tour. Les impressions sérieuses de la religion agissent cependant ; on le relève