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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/218

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obstinément. Et cette noble tête se détachant ainsi derrière le lecteur dans la bordure du tableau de Corinne, tableau un peu trop rapproché de nous, je me disais : « Enfant, de tels fonds ont surmonté long-temps et dominé nos rêves. Staël ! Chateaubriand ! les voilà devant nous, l’une aussi présente, l’autre aussi dévoilé qu’ils peuvent l’être, unis tous les deux sous l’amitié vigilante d’un même cœur. Entrons bien dans cette pensée. Respirons, respirons sans mélange la poésie de ces pages où l’intimité s’exhale à travers l’éclat. Embrassons, étreignons en nous ces rares momens, pour qu’après qu’ils auront fui, ils augmentent encore de perspective, pour qu’ils dilatent d’une lumière magnifique et sacrée le souvenir. Cour de Ferrare, jardins des Médicis, forêt de pins de Ravenne où fut Byron, tous lieux où se sont groupés des génies, des affections et des gloires, tous Edens mortels que la jeune postérité exagère toujours un peu et qu’elle adore, faut-il tant vous envier ? et n’enviera-t-on pas un jour ceci ? »

C’est en 1800 que M. de Chateaubriand entra du premier pas dans la gloire. Rien de lui n’était connu jusque-là ; l’Essai sur les Révolutions, publié en Angleterre, n’avait nullement pénétré en France ; quelques articles du Mercure et les promesses de M. de Fontanes présageaient depuis plusieurs mois aux personnes attentives un talent nouveau, quand le Génie du Christianisme remplit l’horizon de ses subites clartés. Cet incomparable succès, au début, conféra à M. de Chateaubriand un caractère public, comme écrivain ; sa triple influence, religieuse, poétique et monarchique, commença dès lors. Toute sa destinée ultérieure dut se dérouler sous cette majestueuse inauguration et à partir de cette colonne milliaire que surmontait une croix. La religion, la poésie, la monarchie, durant ces trente années, dominèrent, chacune plus ou moins, selon les circonstances, dans cette vie qui marcha comme un long poème. Mais il y eut bien des inégalités nécessaires et des interruptions qui furent peu comprises des esprits prosaïques et soi-disant positifs. Cette dévotion éloquente, cette invocation au christianisme du sein d’une carrière d’honneurs, de combats politiques ou de plaisirs, cette rêverie sauvage, cette mélancolie éternelle de René se reproduisant au sortir des guirlandes et des pompes, ces cris fréquens de liberté, de jeunesse et d’avenir, dans