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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/216

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nature particulière d’un génie ? Nous subissons les inconvéniens du temps où nous vivons, ayons-en du moins les avantages. Qu’il en soit du monde moral comme il en est aujourd’hui de l’univers et du ciel physique. Les physiciens, les astronomes, les navigateurs observent et notent à chaque instant les variations de l’atmosphère, la latitude, les étoiles. Ces observations multipliées s’enchaînent, et leur ensemble aide à découvrir ou à vérifier des lois. Faisons quelque chose d’analogue dans le monde de l’esprit et de la société. Bien des détails précieux qui échapperaient, si on ne les saisissait au passage, et qui ne se retrouveraient plus, sont ainsi fixés, et pourront fournir d’imprévues conclusions à nos neveux, ou du moins, en vieillissant, en se colorant par le seul effet de la distance, ils leur deviendront poétiques et chers. Et quant à ce qui est beau, grand et décidément immortel, pourquoi hésiterait-on à le constater, à le saluer aussitôt qu’on le rencontre, et dans cet âge de rapidité, d’ennui, d’efforts avortés et d’espérances non encore mûres, pourquoi s’envierait-on une jouissance actuelle et une conquête certaine ? Faut-il attendre qu’on soit loin de l’édifice, et séparé par la poussière et la foule, pour l’admirer ?

Le mois passé (et de spirituelles indiscrétions l’ont déjà ébruité par mille endroits), quelques auditeurs heureux ont goûté une de ces vives jouissances d’imagination et de cœur qui suffisent à embellir et à marquer, comme d’une fête singulière, toute une année de la vie. Nous en étions, et après d’autres sur qui nous n’aurons que cet avantage, nous essaierons d’en dire quelque mot. C’était, comme on le sait, dans un salon réservé, à l’ombre d’une de ces hautes renommées de beauté auxquelles nul n’est insensible, puissance indéfinissable que le temps lui-même consacre et dont il fait une muse. La bonté ingénieuse surtout, si une fois elle a été unie à la beauté souveraine, et n’a composé avec elle qu’un même parfum, est une grâce qui devient enchanteresse à son tour et qui ne périt pas. Dans ce salon, qu’il faudrait peindre, où tout dispose à ce qu’on y attend, dont la porte reste entr’ouverte sur le monde qui y pénètre encore, dont les fenêtres donnent sur le jardin clos et sur les espaliers en fleurs d’une abbaye, on a donc lu les mémoires du vivant le plus illustre, lui présent, mémoires qui ne paraîtront au jour que lui disparu. Silence et bruit lointain, gloire en