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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/206

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Le beau livre de l’abbé de Lamennais s’arrangeait plus mal encore que le génie de Voltaire des idées vagues et superficielles qui s’entassent trop souvent dans les jeunes têtes sans les remplir. Quelques centaines de phrases harmonieuses et bien faites sur la beauté de la religion chrétienne et l’incrédulité de la société française étaient loin à coup sûr de suffire à un pareil sujet. Il y a dans l’esprit éminent de Lamennais une érudition agile et militante qui ne se laisse pas pénétrer dans une lecture de quelques heures. Ce digne successeur de Bossuet, nourri assidûment de la lecture des pères et des philosophes profanes, et qui rappelle par plusieurs côtés la chaleur et l’éloquence de Jean-Jacques, est avant tout un des plus habiles dialecticiens qui se soient jamais rencontrés dans l’histoire de l’église. On le sait, le magnifique traité de l’Indifférence ne prétend pas seulement à la valeur littéraire et à l’interprétation de l’Evangile ; il ne va pas à moins qu’à saper les fondemens de la méthode cartésienne, sur laquelle repose l’édifice entier de la philosophie moderne. Sans la théorie singulière et hardie de la certitude et de l’autorité, le livre de Lamennais ne serait qu’une éloquente déclamation. On peut sans doute, et des plumes habiles l’ont déjà fait, réfuter en plusieurs parties le logicien catholique, mais au moins faut-il tenir compte de ses hardiesses avant de parler du livre, qui, sans elles, ne serait pas. Or, ce que M. Hugo dit de Lamennais s’appliquerait avec une égale justesse à tous les orateurs du christianisme, depuis saint Jean Chrysostôme jusqu’à Massillon. Ici encore, comme dans le morceau sur Voltaire, c’est une amplification ingénieuse, été gante, qui révèle dans l’auteur l’habitude familière des ressources intérieures de notre idiome. On voit qu’il a fréquenté intimement les grands maîtres de notre littérature ; mais rien ne donne à penser qu’il ait lu le livre dont il parle. Rien, dans sa parole et son argumentation, ne révèle l’étude attentive et complète du monument théologique dont il fait l’éloge en fort bons termes. Le traité de l’Indifférence veut être lu lentement, avec des repos fréquens et des haltes ménagées. C’est un livre moins connu de la jeunesse que Zadig ou Candide, mais plus difficile à juger que les œuvres les plus délicates de Voltaire. On peut ne pas se ranger à l’avis du théologien, mais, avant de dire non, il faut suivre pas à pas toutes les évolutions laborieuses et savantes