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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/189

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LEONE LEONI. 185

don, à mon désespoir et à ma mort. Je lui signifiai que j’étais décidée à partir dans huit jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais : j’avais gardé l’épingle de mon père ; en la vendant, j’aurais bien au-delà de ce qu’il me fallait d’argent pour retourner à Bruxelles.

Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre aidait sans doute, frappa Leoni d’un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre , puis des sanglots et des cris s’échappèrent de sa poitrine ; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de l’état où je le voyais, je quittai comme malgré moi nia chaise longue et je m’approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras , et me serrant avec frénésie : — Non , non ! tu ne me quitteras pas, s’écria-t-il , jamais je n’y consentirai ; si ta fierté bien juste et bien légitime ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu ne t’en iras pas, car je t’aime avec passion ; tu es la seule femme au monde que j’aie pu respecter et admirer encore après l’avoir possédée six mois. Ce que j’ai dit est une sottise, une infamie, et un mensonge : tu ne sais pas, Juhetle, oh ! tu ne sais pas tous mes malheurs ! tu ne sais pas à quoi me condamne une société d’hommes perdus, à quoi m’entraîne une ame de bronze, de feu , d’or et de boue, que j’ai reçue du ciel et de l’enfer réunis ! Si tu ne veux plus m’aimer, je ne veux plus vivre. Que n’ai-je pas fait, que n’ai-je pas sacrifié, que n’ai -je pas souillé pour m’attacher à cette vie exécrable qu’ils m’ont faite ! Quel démon moqueur s’est donc enfermé dans mon cerveau, pour que j’y trouve encore parfois de l’attrait , et pour que je brise , en m’y élançant, les liens les plus sacrés ? Ah ! il est temps d’en finir, je n’avais eu depuis que je suis au monde qu’une période vraiment belle, vraiment pure, celle où je t’ai possédée et adorée. Cela m’avait lavé de toutes mes iniquités, et j’aurais dû rester sous la neige dans le chalet ; je serais mort en paix avec toi, avec Dieu , et avec moi-même , tandis que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette ! grâce, pardon ! je sens mon ame se briser si tu m’abandonnes. Je suis encore jeune , je veux vivre, je veux être heureux , et je ne le serai jamais qu’avec toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé à l’ivresse ? Y crois-