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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/188

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ISâ REVUE DES DEUX MONDES.

autant que je vous ai pris. Je sais ce que vous valez tous ; le bien et le mal, je juge tout cela sans préjugé et sans prévention.

— Ah ! il ferait beau voir ! dit le vicomte entre ses dents.

— Allons, du punch , du punch ! crièrent les autres. Il n’y a plus de bonne humeur possible si nous n’achevons de griser Chalm et Leoni ; ils en sont aux attaques de nerfs, mettons-les dans l’extase.

— Oui , mes amis , mes bons amis ! cria Leoni , le punch , l’amitié !

la vie , la belle vie ! A bas les cartes , ce sont elles qui me 

rendent maussade ; vive l’ivresse, vivent les femmes ! vive la paresse, le tabac, la musique, l’argent ! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses ! vive le diable, vive l’amour ! vive tout ce qui fait vivre ! Tout est bon quand on est assez bien constitué pour profiter et jouir de tout.

Ils se levèrent tous en entonnant un chœur bachique ; je m’enfuis, je montai l’escalier avec l’égarement d’une personne qui se croit poursuivie , et je tombai sans connaissance sur le parquet de ma chambre.

Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis , roide et glacée comme par la mort ; j’eus une fièvre cérébrale. Je crois que Leoni me donna des soins ; il me sembla le voir souvent à mou chevet, mais je n’en pus conserver qu’une idée vague. Au bout de trois jours j’étais hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps , et passer une partie de l’après-midi avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six heures et ne rentrait que le lendemain matin , j’ai su cela plus tard. De tout ce que j’avais entendu , je n’avais compris clairement qu’une chose qui était la cause de mon désespoir : c’est que Leoni ne m’aimait plus. Jusque-là je n’avais pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dût me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer plus long-temps à sa ruine , et de ne pas abuser d’un reste de compassion et de générosité , qui lui prescrivait encore des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu de l’orgie. Je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais pas clair dans cette confusion d’infamies que ses amis m’avaient l^it pressentir ; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais à tout, à mon aban-