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Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/122

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vivre à leur aise, et qui ne va pas fouiller au fond de leurs mémoires pour remuer la fange qu’elles y ont amassée.

Sans doute, en éliminant l’homme tout entier du domaine de l’imagination, la poésie est d’une pratique plus facile et plus paisible. Sans doute les amitiés sont plus durables, les admirations plus complaisantes pour celui qui sait donner à ses récits un caractère tellement impersonnel et désintéressé, que pas un ne se reconnaisse dans le portrait de ses acteurs. Mais l’auteur s’est depuis long-temps résolu à ne jamais peindre que les spectacles qui ont éveillé ses sympathies. Il laisse aux plumes plus heureuses ou plus habiles le domaine de l’histoire. Il craindrait de s’égarer dans ce hardi pèlerinage au travers des siècles passés ; il s’en tient à ce qu’il a vu, aux émotions dont il a été le témoin, aux douleurs et aux espérances qu’il a pu comprendre ; il n’essaiera pas de réchauffer les cœurs qui battaient sous les armures aujourd’hui rouillées. Il se sent trop inhabile pour une tâche si périlleuse.

Il ne se révoltera pas contre ceux qui prennent la vie autrement que lui, qui s’arrangent de la réalité sans la blâmer, qui ne permettent pas à leurs désirs de s’élancer au-delà du présent, ni à leurs souvenirs de reculer dans un passé désormais impossible. Il n’a pas la prétention, Dieu merci, de se mettre à la tête d’une réaction littéraire. Ce qu’il fait, il le fait pour son compte, sans imposer son exemple ou donner ses livres pour des leçons. Il ne s’est guère enquis jusqu’ici des systèmes ou des principes qui dominent l’art et la poésie de son temps. Ce qu’il admire, il l’admire naïvement sans se demander pourquoi. Ce qui lui répugne, il s’en abstient plutôt qu’il ne le blâme. Il n’est pas de ceux qui trouvent au fond de tous leurs sentimens trois ou quatre idées très plausibles dont ils déduisent complaisamment avec une érudition splendide les origines avérées.

C’est pourquoi ses livres, quelle que soit la destinée qui les attend, pourront exciter des sympathies ou des répugnances, comme tous les poèmes obscurs ou inachevés ; mais ils ne seront jamais dignes de la haine ou de la discussion, car il ne plaidera jamais au profit d’un système. Il est de ceux pour qui sentir vaut mieux que savoir. Il peut avoir tort, mais du moins il est sincère.


15 mars 1834