Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/114

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


posée sans bouchon à côté du parapluie, témoignait assez qu’elle venait de se vider dans un vase plus élastique et d’une plus large capacité. Quant à notre homme, il avait les yeux levés au ciel, et disait ses grâces en créature qui sent tout le prix des dons du Créateur.

Cette vue nous creusa horriblement l’estomac.

Nous lui demandâmes s’il n’y aurait pas moyen de se procurer dans les environs quelques articles de consommation dans le genre de ceux qu’il venait d’absorber. Il nous fit répéter plusieurs fois notre phrase ; puis, enfin, après avoir réfléchi un instant, il nous dit avec la tranquille perspicacité qui faisait le fonds de son caractère : « — Ah ! foui, fous avre faim, ché comprends ; c’être l’exercice. »

Puis il se leva sans répondre autrement à notre question, ferma son couteau, mit sa gourde dans sa poche, ramassa son parapluie, et s’achemina vers l’endroit où nous attendait notre voiture, aussi flegmatiquement que s’il n’avait pas à la suite de son estomac plein deux estomacs vides.

Lorsque nous eûmes rejoint notre cocher, nous nous consultâmes pour régler nos comptes avec notre guide : il fut décidé que nous lui donnerions un thaler (six francs de notre monnaie, je crois) pour la demi-journée qu’il nous avait consacrée ; je tirai donc de ma poche un thaler que je lui mis dans la main. Notre sacristain prit la pièce, la retourna attentivement sur les deux faces, en examina l’épaisseur, afin de bien s’assurer qu’elle n’était ni effacée ni rognée, la mit dans sa poche, et tendit de nouveau la main. Cette fois je la lui pris avec beaucoup de cordialité, et la lui serrant de toutes mes forces, je lui dis dans le meilleur allemand que je pus : Gut reis mein freund. Le pauvre diable fit une grimace de possédé ; et pendant qu’il décollait, à l’aide de sa main gauche, les doigts de sa main droite, en murmurant quelques mots que nous ne pûmes comprendre, nous remontâmes en voiture. Au bout d’un quart de lieue, il nous vint une pensée : ce fut de demander à notre cocher s’il avait entendu ce qu’avait dit notre guide.

— Oui, messieurs, nous répondit-il.

— Eh bien ?

— Il a dit qu’un thaler était bien peu de chose pour un homme