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de profonds souvenirs à Constantinople ; mais il est surtout une famille qui ne l’oubliera pas, c’est celle du malheureux prince Aleco Souzzo, ce premier drogman de la Porte, qui livra à l’ambassadeur de France la copie des notes de lord Paget, qu’il était chargé de traduire. M. Sébastiani avait promis au prince Souzzo la protection et la reconnaissance de Napoléon, et surtout il s’était engagé à ne pas le compromettre auprès de la Porte, qui ne pouvait manquer de le soupçonner. Il paraît que les intérêts de la France l’emportèrent dans l’ame de M. Sébastiani sur toutes les autres considérations. A peine se trouva-t-il en possession de la copie des notes de l’ambassadeur anglais, qu’il se rendit devant le divan, éclata en reproches et en menaces, indiqua de point en point aux ministres turcs où en étaient leurs négociations avec l’Angleterre, et déclara qu’il partait à l’instant, si l’on ne consentait à les rompre. Elles furent rompues en effet ; mais le lendemain, en venant féliciter le divan de sa condescendance, M. Sébastiani put voir la tête d’Aleco Souzzo clouée devant la grande porte du sérail. Ses biens furent confisqués, et sa famille, plongée dans la misère, attend toujours la réalisation des promesses de M. Sébastiani.

Le général Sébastiani revint de cette ambassade de Constantinople la poitrine couverte d’une brillante plaque en pierreries de l’ordre du croissant, que lui avait accordé le sultan, et Napoléon lui donna la grande croix de la Légion-d’Honneur. Napoléon ne laissait échapper aucune occasion d’élever son compatriote. Ils étaient nés tous deux vers le même temps, l’un à Ajaccio, comme on sait, l’autre à la Porta d’Ampugnano, petit bourg près de Bastia, dont M. Sébastiani garde aujourd’hui le souvenir sur son blason, où figure une vaste porte qui fait à la fois allusion au lieu de sa naissance et à la gloire qu’il s’est acquise à Constantinople. Au nom de cette patrie commune, l’empereur ferma souvent les yeux sur les fautes de son général.

Quant aux talens diplomatiques du général Sébastiani, Napoléon en fut si frappé, qu’il l’envoya aux armées dès son retour de l’Orient, et qu’il ne lui confia pas une seule négociation jusqu’à sa chute. Ce fut seulement à son retour de l’île d’Elbe, en 1814, que M. Sébastiani rentra pour un moment dans la carrière de la diplomatie. L’empereur le chargea, avec M. Degérando, d’une