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ivres de café et d’opium, et les vaisseaux anglais sillonnaient déjà les eaux du canal, avant que les artilleurs de la nouvelle milice fussent arrivés aux deux châteaux qu’on nomme l’un la Clef-de-la-Mer, et l’autre la Grande-Tour-du-Sultan. Aux premiers coups de canon du Royal-Georges que montait l’amiral Duckworth, le Capitan-Pacha abandonna son poste sur le rempart, et s’enfuit jusqu’à Nagara avec tous ses canonniers. La défense de ces deux châteaux, du boulevard maritime de l’empire ottoman, resta abandonnée aux officiers français qui se trouvaient alors à Constantinople, et qui étaient accourus à l’entrée du détroit au premier bruit de la canonnade. Ils étaient en trop petit nombre pour résister efficacement, ils se retirèrent sur Constantinople, après avoir inquiété quelques momens la flotte anglaise, mais sans avoir pu l’empêcher de brûler le vaisseau du Capitan-Pacha, ainsi que quatre frégates turques, et de franchir, pavillon déployé, ce fameux détroit des Dardanelles, jusqu’alors réputé inabordable.

Ils trouvèrent Constantinople dans la plus grande confusion : Sélim était entouré de femmes et d’eunuques qui le suppliaient de mettre son sérail et sa personne en sûreté ; les membres du divan étaient consternés, et s’écriaient tous qu’il fallait se hâter de consentir aux demandes de l’Angleterre. Or, les Anglais demandaient tout simplement le renvoi du général Sébastiani, la remise des forts des Dardanelles et des vaisseaux turcs aux forces de la Grande-Bretagne, et pour la Russie, une cession absolue des deux principautés de Valachie et de Moldavie. L’effroi des ministres turcs ne leur permettait pas de discuter ces conditions ; cet effroi augmentait à chaque coup de canon qui retentissait dans le Bosphore. M. Sébastiani ne tarda pas à voir entrer dans son hôtel un envoyé du grand-seigneur, accompagné d’un drogman, qui venait lui annoncer la résolution du divan, et le sommer de quitter Constantinople à l’instant même. La réponse de l’ambassadeur fut à la fois convenable et fière : il répondit qu’il ne quitterait Constantinople que sur un ordre de la bouche même de sa hautesse, et gagna ainsi quelques heures. On savait déjà à l’ambassade de France que le peuple de Constantinople était livré à la plus vive exaltation, que les habitans de la ville et des faubourgs couraient aux armes pour se défendre contre les Anglais, et que le sultan ne