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pour produire l’impression fantastique dont je parlais tout à l’heure, chaque siècle doit trouver une nouvelle langue et de nouveaux symboles, je serais entièrement de son avis ; mais ce n’est pas là seulement l’idée qu’il a émise. M. Jouffroy pense que la poésie d’une époque ne peut exprimer que les sentimens de cette époque. Le vrai poète, à son avis, ne peut être que le chantre de son propre temps. C’est ne comprendre que la poésie personnelle ; c’est anéantir la poésie d’imagination.

L’imagination (et par conséquent la poésie) ne se plaît nulle part aussi peu que dans le temps présent ; sans cesse elle est tournée vers le passé ou l’avenir. La double face de Janus serait son plus juste emblème. Ce que les poètes aiment surtout, c’est de reconstruire le monde païen, ou demi-païen, comme Goethe dans la Fiancée de Corinthe ; c’est de réfléchir la nature lointaine et les mœurs étrangères, comme Byron dans le Giaour ; c’est de réveiller les tournois, les pas d’armes, et de s’asseoir au foyer des vieux manoirs saxons, comme Walter-Scott dans Ivanhoe. La mythologie peut encore être poétique, car dans le système qui créa Psyché, il reste place encore pour bien des ravissantes créations. Le christianisme est encore pour bien long-temps poétique, car les plus belles époques chrétiennes du moyen âge sont encore pleines de mystères. Partout où la science n’a pas terminé son œuvre, il y a place pour la conjecture, pour le rêve, pour la poésie. Sans doute, les vrais artistes sont toujours de leur temps, en ce sens que c’est toujours du point de vue actuel qu’ils se retournent vers le passé, ou plongent leurs regards vers l’avenir ; mais le présent n’est pas leur point de mire ; il n’est que le point d’appui de leur télescope, le lieu d’où ils observent et où ils rapportent leurs observations ; ce qu’ils sont le moins aptes à reproduire poétiquement, c’est le temps où ils vivent. Le lointain est nécessaire à la poésie. La plus grande figure des temps modernes, la figure de Napoléon, n’apparut poétique, même à Béranger, que quand on la vit du piédestal de Sainte-Hélène. L’œil de l’imagination ne sait voir qu’à distance, comme les yeux du corps qui, placés trop près d’une colonnade ou d’une pyramide, n’en distingueraient ni les proportions ni la hauteur. La critique de tous les temps a commis la faute immense de confondre l’impression du beau avec l’impression poétique. Il