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commune et plus belle dans les siècles les moins éclairés, plus rare et plus froide dans les siècles de lumières ; voilà pourquoi, dans ceux-ci, elle est le privilège des ignorans. »

M. Jouffroy a bien vu, comme nous, que toute vraie poésie est un peu confuse ; mais nous différons entièrement avec lui sur la cause de cette obscurité. M. Jouffroy regarde la poésie comme aussi peu intelligente que la pensée des masses, et nous, nous la croyons très intelligente. Nous la croyons plus claire que la pensée des masses ; car, en supposant qu’elle soit la même, ce serait cette pensée, plus une formule. Si elle a quelque obscurité au moment où elle se montre, c’est que sans cela, comme dit très bien M. Jouffroy, ce serait la philosophie ou la science, et non la demi-science ou la poésie. Mais si la poésie n’a pas l’évidence scientifique, ce n’est pas, suivant nous, parce qu’elle est en arrière, c’est tout au contraire parce qu’elle est en avant de la science. La poésie paraît obscure, non parce qu’elle ne comprend pas ce que la philosophie démontre ou cherche à démontrer, elle paraît obscure parce qu’elle fait rayonner ses ténèbres visibles au-delà du point où la philosophie peut atteindre. Étranges ignorans que Goethe, Schiller, Hoffmann et Jean Paul ! Certes, s’ils sont obscurs, ce n’est pas qu’ils ne comprennent les problèmes agités par Kant, Schelling ou Fichte ; c’est qu’ils dépassent ces problèmes et cherchent, par la voie de l’imagination, des solutions encore inaccessibles à la philosophie, à moins que celle-ci n’emprunte les procédés poétiques, comme a presque toujours fait l’ontologie.

M. Jouffroy continue :

« La nature de la poésie la soumet à la loi de changer avec les sentimens populaires, autrement elle cesserait d’être vraie. Le poète ne peut sentir les sentimens d’une autre époque ; s’il les exprime, il ne peut qu’en copier l’expression : il est classique ; ce qu’il produit n’est pas de la poésie, mais l’imitation d’une poésie qui n’est plus. Voilà pourquoi la mythologie n’est plus poétique ; voilà pourquoi le christianisme ne l’est plus guère ; voilà pourquoi la liberté le serait tant, si nous la comprenions moins. Les vrais poètes expriment les sentimens de leur époque… »

Si M. Jouffroy voulait dire seulement que jamais un siècle ne doit se servir des formules poétiques d’un autre siècle, et que,