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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/572

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se jouait la poésie. Forcée de se retirer toujours plus avant dans les replis les plus reculés de la nature et du cœur humain, la poésie doit s’ingénier de plus en plus pour arriver à ces régions vierges et inexplorées, les seules où elle se complaise. Aussi, voyez Hoffmann découvrant, à l’aide de sa nouvelle lentille poétique, les plus délicates et les plus bizarres sensations d’artiste. Voyez-le démêler dans Kreisler les plus singuliers phénomènes du cœur et de l’organisation ; voyez-le, dans le violon de Crémone, surprendre les plus mystérieux effets de ce magnétisme intellectuel qui lie des êtres sensibles à d’autres êtres soi-disant inanimés, et signaler, le premier, ces lois encore inconnues, et, par cela même, si poétiques, qui passeront bientôt, peut-être, dans le domaine des vérités d’observation, et deviendront ainsi, un jour, aussi prosaïques que le sont aujourd’hui les lieux communs de la plus triviale sentimentalité.

Pour exprimer la sensation singulière, et, en quelque sorte, électrique que nous causent les créations dans le genre de celles d’Hoffmann, il manquait un mot à notre langue : on a adopté, dans ces derniers temps, celui de fantastique. Pour rendre cette idée, l’ancien mot, le mot propre, le mot poésie, ne suffisait pas. Il a trop constamment servi à caractériser des productions qui n’excitent plus en nous, quoiqu’elles aient excité jadis, cette délicieuse surprise qu’il est dans la nature de la poésie de nous causer. Il est certain qu’il nous faudrait deux mots : l’un, pour exprimer la sensation en quelque sorte, galvanique que la poésie contemporaine produit sur nous, l’autre, pour exprimer l’impression que nous recevons de la poésie passée, de la poésie d’hier, de celle où la surprise et la nouveauté n’ont plus de part. Au reste, qu’on ne s’y trompe pas, tout grand poète, Virgile et Racine par exemple, ont produit sur leurs contemporains, et produisent encore sur nous, quand nous savons nous mettre à leur point de vue, la même commotion fantastique que Goethe, Hoffmann, Victor Hugo, nous ont fait successivement éprouver. Certes, le premier qui imagina de faire dialoguer un loup et un agneau dut paraître fou à tous les gens sensés de son voisinage, et charmer, en même temps, tous les hommes d’imagination. En France, où nous craignons tant le ridicule, et où nous fuyons si soigneusement l’inaccoutumé, nous