Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/569

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de nos trente dernières années, de notre christianisme à demi transfiguré, comme Dante, au XIVe siècle, a fait l’épopée du christianisme encore intact, du christianisme de saint Augustin, de saint Thomas et de saint Bernard.

Le tort le plus grave que l’auteur d’Ahasvérus ait à nos yeux ; est de n’avoir pas imprimé à sa pensée le sceau indestructible du mètre ; c’est d’avoir gravé sur bois, pour ainsi dire, ce qui devait être ciselé profondément dans l’airain. Les tables de la loi ne furent pas tracées sur des feuilles de palmiers, et Goethe écrivit en vers les chœurs de Faust. On se tromperait cependant beaucoup si on concluait de cette observation que la forme soit négligée dans cet ouvrage. La langue de M. Quinet, à la fois savante et populaire, est riche, pure, originale, quoique peut-être moins originale que sa pensée. Ce qui lui nuira près d’un certain nombre de lecteurs, c’est que sa manière est trop pleine et trop feuillue, comme disait Diderot de l’Héloïse ; c’est qu’il y a partout dans son livre un luxe trop peu réprimé de pensées et d’images. On dirait une de ces forêts vierges du Nouveau-Monde, où la végétation la plus énergique, où les plus beaux arbres centenaires, où les plus belles fleurs, en nombre infini, s’entre-croisent, et, tout en excitant l’admiration du voyageur, arrêtent ou du moins retardent sa marche. On voudrait pouvoir élaguer ces futaies vigoureuses et trop touffues et s’y frayer sa route en coupant, ici et là, ces lianes qui sont à la fois une parure et un obstacle.

Nous n’insisterons pas plus long-temps sur ces détails. Quand un écrivain fait bon marché de l’art, et le sacrifie au succès du moment, la critique doit se montrer inexorable et sans merci ; mais quand le poète, au contraire, sacrifie l’espoir du succès aux saintes lois de l’art, le devoir de la critique est de se montrer large et sympathique. D’ailleurs, il est peu à craindre que l’on oublie de signaler les imperfections de cet ouvrage. J’appréhenderais plutôt qu’on n’en méconnût les beautés. Jamais contre une œuvre grande et forte les petites chicanes n’ont manqué. L’auteur n’a pas fait ce qu’on avait fait avant lui ; le délit est patent ; les conclusions faciles à prévoir. Je ne suis pas Œdipe, Davus sum, et pourtant, je gagerais que toutes les critiques que l’on fera d’Ahasvérus pourront se résumer