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était générale ; le nègre seul ne témoignait aucune inquiétude : il frotta la morsure avec les feuilles froissées de la liane de guaco, et Matis n’éprouva aucun des accidens qu’une semblable blessure eût causés en toute autre circonstance. Il n’éprouvait que la douleur d’une piqûre ordinaire, et il put le même jour reprendre ses occupations.

Le corrégidor dressa procès-verbal de tout ce qui s’était passé devant lui, et Mutis rédigea à ce sujet un mémoire qui parut d’abord dans le journal de Santa-Fé, puis fut inséré par extrait dans deux recueils scientifiques publiés en Espagne, le journal hebdomadaire de Madrid et les Annales des sciences naturelles de Cavanilles.

L’usage du guaco se répandit rapidement dans la Nouvelle-Grenade, grace à l’influence des curés, que l’exemple de Mutis détermina à recommander l’inoculation, tandis qu’auparavant ils la proscrivaient comme une pratique superstitieuse, une opération de sorcellerie. La vogue du remède se soutint assez long-temps. Dix ans après, Matis écrivait à M. Zéa, que nous avons vu à Paris en 1822, chargé d’affaires de la Colombie : « Personne à présent ne meurt de la morsure des serpens. Les chevaux, les moutons guérissent comme les hommes, quand on peut leur faire boire le suc du guaco. Les essais qu’on a eu occasion de faire sont si nombreux, qu’on en remplirait des volumes.

Mutis était fort bien en cour, et en conséquence il obtint du roi d’Espagne, à diverses reprises, des ordres pour multiplier les expériences et leur donner tout le degré de certitude possible. Mutis s’adressa en conséquence à l’audience royale de Santa-Fé pour qu’on mît à sa disposition des criminels condamnés à mort, sur lesquels il voulait faire des essais. Son but était de reconnaître si l’inoculation préservait pour toujours des effets de la morsure des serpens, ou s’il fallait répéter à de certains intervalles l’opération, comme le prétendaient les curanderos. Il voulait voir encore si la blessure de plusieurs serpens contre lesquels on avait employé avec succès le guaco, était décidément mortelle, et enfin savoir si le préservatif réussissait également bien contre toutes les espèces de serpens venimeux. L’audience montra plus d’humanité et de sens que le vieux prêtre ; non-seulement elle refusa de soumettre des