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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/541

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premier dogme que l’imagination est la source de toute poésie. Pour elle, une des plus importantes lois de l’art est que l’imagination doit teindre de ses couleurs la raison elle-même et la sensibilité. Le XVIIIe siècle, au contraire, avait poussé si loin le culte exclusif du rationalisme et de la sentimentalité, qu’il n’avait pas laissé de place à la poésie. Aussi, qu’a produit l’art de cette époque ? Des tragédies philosophiques, des romans déclamatoires ; des odes morales et des drames bourgeois. Dans tout cela, il y a peu de chose pour la poésie et l’art ; car l’art et la poésie, tels que nous les comprenons, n’ont pas à agir directement sur la sensibilité et la raison, comme l’éloquence et la philosophie, mais doivent s’adresser à l’imagination et n’agir sur la raison et la sensibilité que secondairement et par contre-coup. Le XVIIIe siècle avait une telle aversion de la fantaisie, qu’il l’avait bannie même d’un art qui n’existe que par et pour elle. Il avait réduit la musique à n’être qu’une déclamation un peu plus sonore, un peu plus accentuée, mais presque aussi restreinte dans ses effets que la voix parlée. Aussi, supposez qu’un auditoire de 1770, accoutumé à trouver dans le principe de l’imitation vocale les motifs de tous les chants d’un opéra, eût été, par impossible, transporté brusquement, et sans transition, devant une de ces partitions inspirées et vraiment musicales, dans lesquelles le compositeur charme d’abord l’oreille et enivre l’imagination, pour arriver plus sûrement ensuite à toucher le cœur, un tel auditoire se serait perdu dans cette route détournée ; il n’aurait rien compris â cette manière indirecte, mais infaillible, de frapper l’ame ; il eût déclaré les mélodies de Weber et de Rossini extravagantes, et eût accusé de folie le maestro et les chanteurs. Dans ces fantaisies enivrantes, il n’eût pas reconnu la voix humaine ; il aurait cru entendre le bruit des vagues ou des chants d’oiseaux.

L’esprit seul, l’humour, comme disent les Anglais, porté au XVIIIe siècle jusqu’à la poésie dans Voltaire et dans Beaumarchais, produisit alors sur les masses cet ébranlement de la pensée, cet enivrement intellectuel, ce plaisir désintéressé que nous cause, dans l’ordre poétique, un conte arabe, une comédie d’Aristophane, une ballade de Burger, un chœur d’Eschyle. Cette faculté lyrique, ce pouvoir d’ébranler l’imagination qui nous a trop manqué jusqu’à ces derniers temps, les anciens l’ont possédé au suprême degré. Ils