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lente, mais assurée. Elle brille par le bon sens et la douceur. Ce sont les convenances qu’elle défend avec persévérance ; c’est pour la raison, contre les attachemens romanesques, contre toutes les folies sentimentales, qu’elle prend hautement parti. Elle a vécu dans le célibat : ses mœurs sont sans reproche. Mais, quand on la lit, on serait tenté de croire qu’elle connaît à fond la théorie générale et particulière de ces liaisons qui ne s’accordent ni avec la prudence ni avec le bonheur. Les héros et les héroïnes de miss Austen ne sont jamais touchés d’une passion plus vive que lorsqu’une bonne maison de campagne, d’excellentes rentes et des hypothèques bien solides appuient les perfections idéales de l’objet aimé. Bon Sens et Sensibilité, Orgueil et Préjugé, le Parc de Mansfield, Emma, l’Abbaye de Northanger, la Persuasion, ouvrages de miss Austen, sont non-seulement très agréables à lire, mais d’une moralité parfaite, et aussi amusans qu’instructifs, comme le dit le Quaterloy Review [1]

MISTRISS INCHBALD. — Simple Histoire et la Nature et l’Art, par mistriss Inchbald [2], ont

  1. Chez Mille d’Arblay, miss Austen, miss Ferrier, Jeanne et Marie Porter, Hannah More, et même chez miss Edgeworth, bien supérieure à ses rivales, on trouve la trace fréquente de cette moralité un peu hypocrite, de ce cant, de ce puritanisme décent et convenable, que Richardson a mis en honneur parmi les romanciers anglais, et contre lesquels Fielding au XVIIIe siècle, et lord Byron de nos jours, se sont élevés avec tant de force et de colère. Il est vrai que ces dames ont leurs nuances. Miss Edgeworth prêche la prudence de la conduite ; Hannah More, trois prières par jour, et la rigueur des pratiques dévotes : Mme d’Arblay, les convenances de salon, la révérence et le sourire : Jeanne Austen, l’art de formuler un contrat de mariage avec clauses utiles, biens paraphernaux, et tous les détails d’un bon acte de vente. Si l’on doit louer les intentions de ces romancières moralistes, et même jusqu’à un certain point leur talent, il faut ajouter que l’art perd beaucoup de sa variété, de sa grandeur, de sa force, de cette moralité qui lui appartient (moralité plus haute que la civilité puérile et honnête), quand il entre dans les voies étroites de cette philosophie subalterne.
  2. L’admirable Simple Histoire n’a pas été assez louée, ni mistriss Inchbald assez célèbre. C’était une femme singulière, qui, après avoir été actrice long-temps, se retira dans un grenier, et vécut à peu près comme Jean-Jacques. Bienfaisante, charitable, économe jusqu’à la plus étrange parcimonie, on cite d’elle des traits bizarres et touchans qui rappellent certaines anecdotes attribuées à feu M. Lemontey. Vous eussiez été tenté de lui faire l’aumône, et tout son revenu, le produit de ses épargnes et de ses publications, elle le dépensait en aumônes. On a publié récemment ses Mémoires et sa Correspondance, qui sont dignes de cet écrivain simple et touchant, de cette femme vertueuse et originale.