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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/486

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Aujourd’hui le romancier envahit le domaine du drame et de l’épopée : il arrache la palme tragique aux poètes que le mauvais goût du parterre exile de la scène. Le roman se mêle à ces hautes discussions politiques et morales dont la Muse n’oserait pas approcher. Il porte une main hardie sur les matériaux de notre histoire.

A nous, hommes dit dix-neuvième siècle, il a été donné de voir un second Shakspeare répandre sur les fragmens de nos chroniques les rayons ardens, variés, de l’invention poétique et du drame de passion ; de le voir amuser les loisirs d’un second duc de Marlborough par ses fictions admirables. Fielding, Smollett et Richardson [1]s’étaient contentés de dessiner

  1. Fielding, Richardson, Sterne, Lewis, Walter Scott, nous semblent marcher à la tête d’écoles fort distinctes, et que l’on ne peut confondre. Fielding est, après Cervantes, de tous les écrivains, celui qui a conçu le roman avec la largeur la plus épique, avec le plus d’harmonie dans l’ensemble et dans les détails, avec la vigueur dramatique la plus prononcée. La peinture de l’humanité telle qu’elle est, grotesque, admirable, risible, triste, bizarre, incohérente, mobile ; cette peinture, soumise à une grande idée morale, mais sans jamais permettre à la moralité d’étouffer le vrai, ni aux détails de surcharger l’ensemble : tel est le roman de Fielding ; c’est celui de Cervantes : c’est l’épopée de la prose, le roman de la vie bourgeoise. Peu de talens sont assez forts et assez complets pour atteindre à cette netteté, à cette concentration, à cette parfaite harmonie. Les uns tombent dans la charge, et ne saisissant que le côté grotesque du monde, font, comme Smollett, des caricatures plus ou moins gaies. Les autres, comme miss Edgeworth, habiles à discerner la vérité morale et les caractères humains, écrivent avec naïveté et finesse, mais sans éclat. Richardson, dont toutes les données étaient contraires à celles de Fielding, a fait le roman-sermon, le roman de détails domestiques ; l’histoire morale et microscopique de la famille, de la vie privée, de ses drames intérieurs, de ses passions examinées dans toutes leurs faces, dans tous leurs résultats, reproduites moins dans leur vérité artistique qu’avec la réalité d’un copiste chinois. Richardson a été suivi par un grand nombre d’écrivains ; son genre s’accordait merveilleusement avec le système social et la vie étroite de la famille anglaise. On a outré son défaut : on a fait tourner six volumes autour d’une théière. — Sterne, humoriste plutôt que romancier, a surtout exercé son influence sur les littératures étrangères sur l’Italie qui a eu son Voyage Sentimental, sur la France qui a produit une armée de petits Sterne, et sur l’Allemagne qui a eu son Jean-Paul. Les Anglais, tout en l’admirant, savaient à quoi s’en tenir sur l’originalité prétentieuse de Lawrence Sterne : ils savaient que toutes ces paroles bizarres, tous ces chapitres extravagans, toutes ces métaphores insolites, toute cette verve de folie baroque, avaient été recueillis par l’auteur, phrase à phrase, souvent mot pour mot, sous la poussière des vieux livres. L’originalité de Sterne est dans la forme seule. — Lewis, inspiré par les ballades sataniques de l’Allemagne, et par l’exemple d’Horace Walpole, qui, un beau jour, enveloppé de sa robe de chambre de satin, releva ses manchettes, et écrivit un conte de terreur (le Château d’Otrante), donna l’impulsion au genre lugubre ; c’est le père de mistriss Radcliffe, de Maturin, de mistriss Shelley et de quelques autres. Le glas de cette littérature de sépulcres, d’épouvante, de squelettes et de fantômes, s’est long-temps perpétué en France ; mais personne, selon nous, n’a su atteindre le degré de terreur que le Moine et le Château d’Udolphe produisent encore sur l’esprit fasciné. — Enfin, Walter Scott, vrai comme Fielding, observateur comme Richardson, mais défectueux quant à la création dramatique de ses plans, vint renouveler le roman, qu’il constitua le greffier de l’histoire dans ses menus détails, dans ses anecdotes intéressantes, dans ses mille accidens pittoresques. Ce grand homme a été suivi, comme on sait, par la foule des copistes qui ont vécu de ses miettes et recueilli ses débris. James, Horace Smith, ont peu de droit à l’admiration littéraire. Banim, Irlandais, écrivain ardent, fécond, passionné, bon peintre des paysages de son pays, mais exagéré comme la plupart de ses compatriotes, essaya de donner à l’Irlande un Walter Scott, un conservateur des coutumes et des bizarreries nationales. — Depuis cette époque, le roman a encore subi une ou deux transformations. Il s’est fait homme à la mode, Dandy, Exclusif, Corinthien : il a produit une foule de mauvaises et fades peintures du grand monde ; puis, professeur, il a donné les romans politico-économiques de miss Martineau ; et enfin prédicateur, comme on peut le voir dans Trentaine et quelques livres modernes.