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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/477

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selme et la princesse Brambilla, Salvator Dosa et son ami, le chat Murr et Kraisseler. Maintenant, voyez-vous Hoffmann se séquestrant de la foule, s’échappant d’une haute société où l’on eût voulu le conserver, Hoffmann s’enfermant avec tant de précautions et de mystère pour revivre avec ce monde qu’il s’est fait, avec ces figures qui lui doivent leurs traits, leur forme, leur expression. Il les regarde tour à tour, il leur parle, il leur sourit, il les aime et les trouve belles, puis il boit cette précieuse bouteille de Joannigsberg en leur honneur, puis voilà que le feu lui monte à la tête, que son imagination se jette encore une fois hors de toutes les réalités. Alors ce ne sont plus seulement des figures inanimées qu’il a devant lui, des figures dessinées à la main et collées sur papier. Non, elles vivent, elles se meuvent, elles reprennent leur place dans le roman qu’il leur a assigné, elles agissent comme il l’a voulu, elles achèvent leur drame. Il voit ces yeux qui le regardent, ces lèvres qui lui sourient, ces fronts qui pâlissent ; il entend leur voix, leurs accens d’amour et de douleur, il entend le violon de Crémone qui rend un dernier accord et se brise ; l’orgue qui accompagne avec ses mouvemens religieux le sanctus ; l’orchestre qui soutient avec sa mélodie la voix d’Anna dans Don Juan. Il entend maître Martin qui crie, le serpent de Brambilla qui siffle, le chat Murr qui gronde. Autour de lui des plaintes bourdonnent, des cris d’adieux s’échangent, des ames se plaignent, des larmes tombent. Autour de lui flottent des visages pâles, des ombres qui ne sont ni de ce monde ni de l’autre, des femmes éplorées, et des êtres grotesques. Oh ! son cœur se resserre, ses yeux regardent tout cela avec effroi. Oh ! pauvre Hoffmann ! pauvre Hoffmann ! Il y a de la folie dans un tel transport d’imagination ! Mais connaissez-vous une folie plus triste, une idée plus touchante, que celle de cet artiste, de ce poète qui ne peut plus exister avec le monde, et qui existe avec ses rêves peints sur papier, avec ces figures qu’il a découpées, et auxquelles il donne l’âme, le regard, la parole, la vie ?