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cherché quelle a pu être la pensée primitive qui a présidé au travail poétique, et j’avoue que je suis encore à la deviner.

A-t-il voulu montrer le danger des alcôves royales ? Le héros de la pièce est-il Fabiano ? S’est-il proposé de mettre à nu les souffrances d’un cœur de femme assez mal inspiré pour aimer un lâche ? Ou bien a-t-il espéré nous intéresser aux tortures d’une ame généreuse qui voit passer aux bras d’un libertin une jeune fille sur qui elle avait placé toutes ses espérances, à qui elle avait dévoué le reste de sa vie ? Ou bien enfin, a-t-il voulu réhabiliter l’orpheline qui fait de son cœur deux parts, l’une pour la reconnaissance et la vénération, l’autre pour l’aveuglement et l’abandon, et qui reconnaît trop tard l’abîme où elle est tombée ?

Je ne sais vraiment laquelle de ces idées a dominé M. Hugo à l’heure de sa première conception. J’ignore s’il a voulu flétrir Marie Tudor, plaindre Fabiano, ou Gilbert, ou Jeanne Talbot. Cette indécision dans l’esprit du spectateur est, à mes veux, un grave inconvénient : on pardonne à l’historien de manquer de volonté ; on ne peut le pardonner au poète, car il faut que le poète prenne parti pour un de ses personnages.

La reine est amoureuse d’un aventurier, rien de plus simple ; c’est un caprice assez commun chez les femmes de se proposer dans l’amant qu’elles choisissent une tâche difficile, de vouloir ennoblir par leur affection celui que le monde a flétri, d’élever jusqu’à elles, par une fierté persévérante, les caractères salis du mépris public. Cette donnée, on le voit, n’est pas fausse à son point de départ ; mais elle ne tarde pas à s’altérer.

Marie apprend l’infidélité de Fabiano. Que doit-elle faire si elle l’aime vraiment ? Le tuer ? Je ne le crois pas. Ce n’est pas le premier parti qui doit se présenter à sa pensée : avant de se venger sur le favori, elle doit frapper sa rivale. Il n’y a pas une femme qui, en pareil cas, n’espère ramener à elle l’homme qui l’a trahie. Elle peut dire à son amant : Tu mens et tu me trompes ; elle peut s’écrier dans un accès de colère : Je te méprise, et je me vengerai. Mais le second mouvement doit être l’indulgence et le regret, l’espérance et la volonté de ressaisir le pouvoir qui échappe, le désir de frapper Jeanne Talbot. Il n’y a pas d’amour vrai, c’est-à-dire poétique, sans jalousie. La première décision de la reine devrait