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Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/423

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dont la sévérité s’était reposée depuis long-temps, cherchait une victime à dévorer. Keats se présenta ; c’était un malheur pour le jeune poète qui tomba sous la férule vengeresse et redoutable du fils de Crispin [1]. Keats fut donc sacrifié. L’article dirigé contre lui par un homme qui aurait dû se souvenir que lui-même avait été pauvre, jeune et sans protecteurs, était injuste et amer. Les beautés nombreuses contenues dans ces poèmes ne recevaient pas un seul éloge : M. Gifford affectait de n’y voir que de l’extravagance et de grands mots. A une telle critique, on ne pouvait répondre qu’avec des pistolets ou une cravache. Keats était courageux mais déjà la consomption avait épuisé la sève vitale du jeune poète ; il appartenait à la mort. On lui conseilla d’aller en Italie chercher un climat plus doux et un air plus chaud : mais le beau soleil et l’atmosphère embaumée de ce pays, qui conserve la santé de tant d’êtres sans valeur et sans force morale, ne put suspendre l’arrêt fatal qui condamnait Keats ; il mourut sur la terre étrangère. On l’ensevelit dans le cimetière protestant des environs de Rome. Les ossemens profanes d’un hérétique ne profanent jamais, on le sait, le sol béni du terrain papal. [2].

WILLIAM LISLE BOWLES [3]. — Ses sonnets et ses poésies fugitives l’ont fait connaître honorablement. Il y a du calme, de l’élégance, de

  1. Gifford est fils d’un cordonnier.
  2. Quoique le jeune Keats ait été attaqué fort injustement par le Quaterly, nous ne sommes pas d’avis que la décision de l’épée et du pistolet soit admissible en matière littéraire, comme M. Allan Cunningham semble l’insinuer. L’affectation des mots vieillis, des expressions surannées, du style du XVIe et même du XVe siècle, dépare les essais de Keats, remarquables d’ailleurs par l’imagination, la hardiesse, l’abondance, mais non par l’unité des idées et l’ensemble des conceptions. Keats ne s’était pas encore rendu compte de sa pensée. Il cherchait encore l’inspiration vraie de sa Muse, lorsque la mort, déterminée par une maladie de poitrine héréditaire, et non par la critique de Gifford, comme les journaux anglais l’ont ridiculement avancé, l’enleva à ses amis et à son avenir de poète. Byron, Southey, Mme de Staël, Rousseau, tous les hommes de génie, ont survécu à ces blessures de la critique, à ces pauvres boulets de papier (paper-bullets of the brain) , comme dit Shakspeare. Séparons toutefois John Keats, sa poétique pensée, son élan aveugle et ardent vers le beau, des versificateurs élégans, médiocres que nous allons voir défiler devant nous.
  3. La facilité de la versification anglaise, l’espèce de poésie qui se trouve toute faite, ou du moins préparée, dans certaines combinaisons de paroles et d’images, enfin l’exemple séduisant de Byron, de Moore et de Scott, ont tellement multiplié en Angleterre les poètes médiocres et agréables, que l’auteur aurait pu sans injustice doubler la liste des noms qu’il a placés dans cette série de rapides et piquantes biographies. Atherstone, Hartley-Coleridge et beaucoup d’autres méritaient autant cet honneur que Lisle Bowles, Motherwel et Alaric Watts. La gloire et le talent de cette innombrable armée de versificateurs ne s’élève guère plus haut que ceux des sonettieri d’Italie. Une pensée ingénieuse, un rapprochement singulier, un concetto piquant, exprimé en quelques lignes mélodieuses, suffisaient au sonettiere. Une émotion douce, un sentiment naturel, mais souvent vulgaire, une observation déjà triviale, un souvenir pathétique, fournissent au poète anglais de second ou de troisième ordre, une ballade, un DIRGE, une élégie, des stances. La foule de ces morceaux, assez agréables à lire, mais presque tous d’un mérite égal, prouve la facilité du genre ; les Annuaires en sont pleins ; tout jeune homme bien élevé termine son éducation de cette manière. La poésie est ailleurs.