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Sa physionomie est noble et mâle ; dans le monde, il a de l’aisance, de l’éloquence et une grande facilité de commerce. Jamais il n’hésita à rendre service au talent et à frayer la voie aux jeunes gens qui entrent dans la carrière. Ennemi de toute affectation, de toute recherche en prose et en vers, dans le costume et dans la littérature, il a livré une guerre implacable aux fatuités de toute espèce.

KIRKE-WHITE. — Dieu et l’homme ont contribué à faire de Kirke-White un poète. Il faut lire, dans les pages touchantes de Southey, l’histoire de cette étrange destinée, les jeunes désirs de Kirke-White, son besoin de gloire, ses efforts long-temps perdus, sa recherche d’un protecteur, son chagrin en ne trouvant que des critiques amers, ses doutes religieux et son retour à la foi consolante. Un poète moins remarquable que ce jeune homme aurait dû de la célébrité à l’admirable narration de Southey [1].

Né en 1785, il mourut avant d’atteindre la maturité de l’âge. Sa poésie est agréable : il traite des sujets moraux, se montre rarement vide de pensée et toujours maître de l’instrument poétique ; sincère, doux, aimable, touchant, il ne manque que d’enthousiasme et d’énergie. C’est une leçon terrible que cette vie. Jeunes poètes, lisez et tremblez !

BLOOMFIELD. — A la tête de la poésie rustique en Angleterre se trouve Robert Bloomfield, né en 1766. Il était apprenti cordonnier quand il devint poète. Il publia le Garçon de Ferme, poème composé des glanures de Thomson : il trouva des protecteurs, et eut un moment de vogue, quitta son humble profession, et produisit beaucoup de poèmes, qui tous ont de la douceur et de la naïveté, heureux dans l’expression des détails, plus naïf qu’énergique, on l’a nommé le Burns de l’Angleterre ; mais il n’y a pas plus de ressemblance entre lui et le pâtre écossais qu’entre le canal et le torrent [2]. Ses nombreux protecteurs et les éditions nombreuses de ses

  1. Quelque triste et touchante qu’ait été la mort de Kirke-White, sa haute mission de poète ne semble pas plus prononcée que celle de Bloomfield, dont on va lire la biographie ; de Lucrèce Davidson, la jeune Américaine ; de Ley-den, et de beaucoup de jeunes gens dont les essais ont fait naître des espérances brillantes. Peut-être, aux yeux d’un philosophe non sentimental, mais réellement sensible aux maux de l’humanité, est-ce un grand mal que cette espérance de gloire offerte à tant de jeunes ames ardentes à se lancer dans la carrière des arts et de la poésie. — Que de déceptions ! que d’existences brisées ! que de douleurs amères ! que d’avortemens cruels ! Que dira l’avenir en lisant les noms perdus et effacés de tant de compétiteurs dévorés par ce besoin de gloire ?
  2. Le pauvre cordonnier Bloomfield fût perdu par ses admirateurs. Doué d’un talent faible, de l’habileté vulgaire qui recoud une rime et polit un chant ; sans imagination, sans énergie, sans connaissance du monde, sans connaissance des hommes, et privé même de cette sensibilité passionnée et intelligente qui peut suppléer à tout, il reçut d’absurdes éloges de quelques grandes dames et de quelques critiques niais. Ces messieurs et ces dames ne s’étonnaient que d’une chose : un cordonnier poète ! Cette alliance les enchantait. — On voulut avoir un nouveau Burns ; comme s’il était bien merveilleux qu’un homme qui sait lire, et qui a eu entre les mains une prosodie et deux ou trois Almanachs des Muses, essaie de scander ses vers, de rimer des strophes, et parvienne à ce degré d’habileté mécanique. Après avoir encouragé Bloomfeld et l’avoir gonflé d’une vanité fatale, ses protecteurs s’aperçurent que dans toute sa poésie il n’y avait rien, si ce n’est des idées vulgaires, des détails vulgaires, peu de prétention, il est vrai ; de la mélodie, quelques parties adroitement traitées, mais aussi nulle force, nulle originalité. Bloomfield avait délaissé son état et ses pratiques. Ses protecteurs se dégoûtèrent de leur patronage ; il mourut très jeune et très malheureux.