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chacun de ses vers est plein de pensée ou se distingue par quelque saillie d’imagination forte et bizarre.

Né en 1755, élevé à l’hôpital du Christ, comme Coleridge, dont il fut le compagnon d’études, il fit de bonne heure preuve d’une intelligence facile et étendue. Lié dans sa jeunesse avec Wordsworth et Southey, il passa pendant quelque temps pour un des disciples de l’école des Lacs. C’est une appréciation très fausse. Les Lakistes doivent leur impulsion à l’époque présente ; la Muse de Lamb cherche son inspiration dans le passé. C’est la campagne qu’ils chantent ; Lamb ne s’occupe que de la ville. Ils traitent des affections naturelles et cherchent à peindre les passions dans leur élan naïf ; Lamb s’occupe peu du murmure des forêts et de celui des ruisseaux ; c’est dans la cité de Londres, au milieu du marché de Covent-Garden, sous les portiques de Drury-Lane, qu’il trouve les originaux de ses portraits. Sa lyre est un écho de sentimens bourgeois et de pensées citadines. Dans ses essais en prose, il se montre plus hardi et plus heureux. Une diction originale et singulière, une observation pénétrante et neuve, une sensibilité active et bienveillante, le classent parmi les critiques les plus remarquables de ce temps. Sa conversation ressemble à ses livres : spirituelle, brillante, quelquefois sarcastique, mais corrigeant toujours le sarcasme par une grande douceur d’ame et par une aménité qui ne manque jamais de mêler un compliment inattendu à une épigramme dont nul ne peut s’offenser.

CAMPBELL. — Ce poète a su réunir l’élégance et la grace de l’école de Pope à la vigueur, à l’élan, à l’originalité de la nouvelle école. Son père avait soixante-dix ans quand il naquit à Glascow, en 1777. Enfant précoce, le premier usage qu’il fit de la plume fut d’écrire des vers. Presque tous les prix de ses classes lui appartenaient ; et sa mère, alors veuve, eut à se réjouir des succès de son fils. Il devint précepteur dans une famille du comté d’ Argyle. Plusieurs ballades manuscrites, entre autres le Chant funèbre de Wallace, coururent le monde et commencèrent la réputation du jeune homme.

Il n’avait guère plus de vingt ans lorsqu’il publia les Plaisirs de l’Espérance [1], poème qu’il dédaigne un peu maintenant, mais qui prouve

  1. Voyez les trois poèmes d’Akenside, de Rogers et de Campbell, intitulés : Pleasures of Hope, Pleasures of Memory, etc.
    Ce genre de poème didactique dans lequel on passe en revue, comme au moyen d’une lanterne magique, tous les souvenirs, tous les personnages qui se rapportent à un mêéme texte, ne peuvent obtenir l’approbation des hommes qui ont le sentiment véritable de la poésie. C’est ainsi que Delille a fait le poème de l’Imagination, et M. Esmenard celui de la Navigation. Rien d’épique, rien de dramatique dans la création de pareilles œuvres. C’est un enchaînement de petits tableaux, dans chacun desquels on peut montrer plus ou moins de talent, mais qui ne s’unissent par aucun point central, par aucun lien de grande et haute unité. Ce genre, oublié en Angleterre, a été un peu relevé récemment par l’enthousiasme religieux du second des Montgomery, qui a chanté en vers assez purs, mais entachés de monotonie, l’omni-présence de la Divinité.