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fort peu en harmonie assurément avec notre civilisation matérielle et incrédule.

Le Vieux Matelot (OLD MARINER) est une leçon touchante et un poème sans modèle. Coleridge nous apprend à ne pas traiter avec cruauté ces êtres inférieurs à nous dans l’ordre de la création, mais doués de vie et de sentiment, fils de Dieu comme nous. Un albatros, oiseau de bon augure, qui annonce le beau temps au matelot, est tué par le héros du conte, qui se fait un jeu de cette mort. Tous ses compagnons et lui-même sont punis par le ciel de cette inutile cruauté. C’est lui qui, dans le poème, raconte la mort de l’oiseau, la destinée étrange du navire et les aventures surnaturelles de l’équipage. On ne peut s’empêcher de placer cette ballade singulière et fantastique au nombre des créations les plus remarquables des temps modernes [1].

D’excellens juges regardent sa traduction de Wallenstein comme supérieure à l’original de Schiller. Il y a des passages remplis de passion et de verve dans sa tragédie intitulée : le Remords (REMORSE), drame fait pour être lu plutôt que pour être représenté. La prose de Coleridge est inégale ; il sait décrire avec vivacité et avec force, et la relation de ses voyages est belle et animée. Quelquefois il est dramatique, comme lorsqu’il raconte ses courses à travers l’Angleterre, son apostolat chrétien, et la manière dont furent accueillis les sermons laïques qu’il prononça : trop souvent aussi il est obscur et mystique.

Né en 1773, il fut élevé à l’hôpital du Christ, s’y distingua par son éloquence, acquit bientôt de la célébrité comme poète, épousa l’une des sœurs de Mme Southey [2], écrivit des articles politiques pour un journal, fit des cours publics de poésie, et réunit ses ouvrages en deux volumes, qui obtinrent un grand succès. Coleridge, ami de tous les hommes célèbres de l’Angleterre, habite maintenant une jolie maison située auprès de Londres, y reçoit tous les vendredis la meilleure société, attirée par le charme d’une conversation brillante, spirituelle et enthousiaste. Il n’a rien écrit depuis long-temps. L’avenir, qui le jugera d’après ses meilleurs poèmes, le placera sur la même ligne que les hommes les plus distingués de cette époque [3].

  1. Byron s’est beaucoup moqué de l'Old Mariner. C’est, comme la plupart des créations poétiques de Coleridge, une fantaisie brillante plutôt qu’une création achevée. La versification en est facile ; l’idée principale du poète s’y développe avec plus de netteté que dans la plupart des productions du même écrivain.
  2. Voyez la biographie de Southey.
  3. Coleridge est un des premiers écrivains anglais qui aient essayé de suivre le cours mystique, non de l’érudition, mais de la pensée et de la critique allemandes. Ses études sur Schiller, Goethe, Herder et Burger, ont laissé des traces dans tout ce qu’il a écrit.
    Malheureusement, il n’a pas achevé de système, ni cherché à se rendre un compte philosophiquement exact de ses impressions. Un spiritualisme exalté, se combinant chez lui avec la pensée protestante, n’a rien pu produire de complet ni de saisissable. Il n’a pas échappé à la raillerie. « J’allai, dit Hazlitt, entendre Coleridge, le fameux prédicateur laïque : lorsque je vis un petit homme noir, sans dignité, sans tenue et sans grace, la figue rubiconde et fleurie, se débattre dans une chaire, je fus singulièrement désappointé. » C’est dans un salon qu’il faut entendre Coleridge remuer toutes les idées contemporaines, soulever toutes les questions sans les décider, et répandre à flots cette brillante faconde, source de sa réputation.